Section IIDans l’intimité de Richard Wagner

Si Wagner défraya la chronique culturelle et musicale de son temps, s’il fut même un activiste révolutionnaire frappé d’exil et poursuivi par les forces de police même en dehors de son pays, et s’il fut enfin le Maître de Bayreuth célébré comme l’un des artistes majeurs de son époque, l’illustre compositeur n’en demeurait pas moins avant tout un homme fait de chair et de sang, animé de passions, avec un caractère parfois violent, parfois facétieux, parfois tendre

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ENQUÊTE SUR LA MORT DE RICHARD WAGNER

par logo_cercle rw Pascal BOUTELDJA

Le 13 février 1883, c’était un mardi, le destin exceptionnel de Richard Wagner s’achevait. Et plus de cent-vingt-cinq ans après, cette mort est encore entourée d’un certain nombre de rumeurs ; ces dernières ayant pris naissance dès le lendemain même de l’annonce de son décès. À la question : “Qui a tué Richard Wagner ? » –  en référence à l’ouvrage de l’écrivain surréaliste, Stefan Themerson – une mauvaise langue pourrait sans doute répondre : ses médecins... Sans pour autant être complètement dans l’erreur.

Retour sur l’une des plus passionnantes énigmes de l’Histoire de la Musique revue par le prisme de l’enquête judiciaire. Une enquête qui, comme dans tout bon roman policier établira les faits, proposera une intrigue qui élimine les contradictions et avance enfin une interprétation acceptable historiquement, puisque les protagonistes ne sont plus. Pour en arriver à cette conclusion seront examinés les journaux de l’époque, les ouvrages anciens ainsi que les correspondances pour rassembler un faisceau de preuve en faveur d’une hypothèse donnée.

Retour sur une enquête qui ramènera les historiens et les mélomanes cent-vingt-cinq ans en arrière.

“Arlequin, tu dois mmourrrir” (Cosima Wagner Journal. Tome IV)
Au soir du 29 août 1882, le second festival de Bayreuth s’achevait sur un confortable bénéfice et les représentations de l’été suivant reposaient sur une base solide… Le 10 septembre, Richard Wagner emmenait sa famille à Venise, ville qu’il avait choisie pour passer la mauvaise saison, sans savoir qu’il quittait Bayreuth à jamais… Il lui restait cinq mois à vivre. Toute la famille s’installa dans les dix-huit pièces de l’entresol du palais Vendramin-Calergi.

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Menant une vie plus tranquille à Venise, la santé de Wagner s’en ressentit notablement, du moins au tout début. Ainsi, pendant tout le mois d’octobre, malgré un climat délétère pour son moral, il se sentit mieux. Il recevait peu de visites, hormis son cercle d’intimes. Mais les nuits restaient pourtant toujours aussi pénibles : insomnies, cauchemars, digestion difficile et douleurs dans la poitrine. Car Wagner était gravement malade. Depuis plusieurs années, il souffrait d’angine de poitrine. Depuis la fin 1881, les crises étaient plus fréquentes, plus longues et s’accompagnaient d’un essoufflement. On est surpris de constater que Cosima s’inquiétait davantage des symptômes de son époux que les médecins dont l’attention restait fixée sur les troubles digestifs. Pas un seul, y compris le docteur Friedrich Keppler qui le soigna dans les derniers mois de sa vie, ne sut reconnaître l’origine coronarienne de ses troubles.

Tous les attribuaient à ses sempiternels problèmes digestifs. Au moral, Wagner se montrait d’un caractère changeant. La moindre modification de son emploi du temps suffisait à le contrarier. Dès la fin octobre, il commença à avoir des ennuis plus graves avec son cœur. Les crampes de poitrine survenaient à présent avec une fréquence accélérée. Péniblement, le compositeur se traînait dans les ruelles de la ville, marchant lentement et s’arrêtant souvent la main sur la poitrine. Cependant rien dans l’état de santé de Wagner ne laissait présager une fin très prochaine. Lui-même n’en avait pas l’exact pressentiment. A Venise, nous le voyons bâtir des plans à plus ou moins longue échéance. Ainsi, en janvier, s’occupa-t-il à préparer le prochain festival de 1883 et en pensant à ses projets de symphonies en un mouvement. Le vieux maître exprimait également son désir de donner dans son théâtre des représentations modèles de toutes ses œuvres à partir du Hollandais Volant. Le 12 janvier, il n’était pas bien du tout. Le docteur Keppler, quant à lui, était toujours aussi confiant dans l’état de la santé de son patient ; ce qui fit dire à Cosima dans son Journal : “Comme il n’est absolument pas inquiet de l’état de R., nous plaisantons au petit déjeuner nous disant que nous ne mourrons jamais ni l’un ni l’autre ”. Se sentant assez bien le jour du mardi gras (6 février), Richard se rendit avec toute sa famille sur la place Saint-Marc pour assister jusqu’à minuit passé à la fête de l’enterrement du Carnaval. Keppler fut étonné de le voir en si bonne forme : “Sa démarche était facile, même jeune ; la tête haute et bien tenue”. Le dimanche 11 février, il pleuvait. Wagner était de mauvaise humeur et resta enfermé une bonne partie de la journée dans son bureau de travail. Dans l’après-midi, il fit une promenade et revint peu après, la main sur le cœur. Ce fut sa dernière sortie. Le lundi 12 février, le Maître éprouva un malaise assez pénible au réveil. A six heures du soir, comme tous les jours, le docteur Keppler vint examiner son patient. Ce dernier, se sentant mieux, plaisanta avec le praticien. Après le dîner, il passa la soirée en famille ; il lut à haute voix Ondine, pendant que Paul von Joukowsky dessinait au crayon le dernier portrait que nous ayons de lui. Vers onze heures, le peintre prit congé. Richard et Cosima restèrent seuls. Il se mit au piano et joua les lamentations des filles du Rhin.

Le matin du mardi 13 février, il pleuvait de  nouveau. Wagner se leva plus tard. Il dit à son valet de chambre, Georg Lang : “Aujourd’hui il faut que je fasse attention”. Il but son café avec sa femme, puis se retira dans son cabinet pour travailler à son essai Du féminin dans l’humain, qu’il avait débuté deux jours plus tôt. Wagner et son épouse avaient prévu d’aller visiter l’atelier de l’artiste russe Alexander Wolkoff durant l’après-midi. La gondole avait été commandée pour 15h30. Wagner travailla jusqu’à l’heure du déjeuner. Paul von Joukowsky arriva vers 13h45 comme d’habitude pour le déjeuner. On connaît de nombreux détails de cette journée grâce au témoignage de Joukowsky qui en fit le récit dans une lettre adressée à Franz Liszt, le 20 février 1885 : “A deux heures, il nous fit savoir qu‘il avait sa crampe habituelle et nous demanda de nous mettre à table sans l’attendre. Nous étions tous gais comme à l’ordinaire”. Soudain, au milieu de la conversation, deux violents coups de sonnette retentirent ; la femme de chambre, Betty Bürkel, surgit dans la salle à manger pour faire « savoir à Mme Wagner que Monsieur la priait de venir immédiatement ». Elle raconta qu’elle avait entendu le Maître gémir et se plaindre. “Il était assis à son bureau, son bonnet avait glissé à côté de lui et il semblait attendre la fin d’une crampe. […] Soudain, il sonna. Il dit à Betty : Ma femme… et le docteur”. Entre-temps, le domestique Georg avait conduit Wagner jusqu’à un canapé.

Cosima trouva son époux sans connaissance, les yeux clos. Quand le docteur Keppler arriva en toute hâte vers trois heures, il le trouva entre les bras de sa femme, qui le croyait endormi. Le cœur avait probablement cessé de battre depuis plusieurs dizaines de minutes. Le praticien déclara : “Nous n’avons pas encore perdu tout espoir”. On l’allongea sur le lit de repos et Georg desserra ses vêtements. On tenta de lui donner une solution alcoolisée et le praticien commença des frictions prolongées, arrosant et frottant l’ensemble du corps. Sans succès… Richard Wagner était mort… Sa montre avait glissé de son gilet. Il était 15h30.

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Cosima resta près du corps, “qu’elle serra contre son cœur dans une éreinte convulsive sans le moindre mouvement, sans une parole ni plainte, et sans verser une seule larme », tout le jour et toute la nuit. Il fallut plus de vingt-quatre heures au docteur Keppler avec l’aide de Joukowsky pour parvenir à l’éloigner de la dépouille de son époux. Le mercredi 14 février à 2 heures, ils purent la convaincre d’aller s’allonger dans la pièce voisine. Elle s’y trouvait encore, refusant de manger ou de voir quiconque hormis ses enfants, quand Adolf von Gross, le banquier de Bayreuth qui avait eu la responsabilité des arrangements financiers du festival de 1882, et sa femme, arrivèrent précipitamment de Bayreuth le 15 février. Elle accepta de les recevoir mais elle garda le silence. “Je vous confie les enfants” furent ses seules paroles. Von Gross fut nommé le tuteur légal des enfants et s’occupa d’organiser les funérailles.

Premières nécrologies
Dès le 13 au soir, les télégraphes annoncèrent dans le monde entier le décès de Richard Wagner. Près de trois cents télégrammes de condoléances et des couronnes arrivèrent au palais Vendramin, devant lequel une foule considérable de vénitiens s’était assemblée. En signe de deuil, l’orchestre municipal annula son concert hebdomadaire sur la place Saint Marc. La dépouille mortelle fut laissée dans la chambre à coucher jusqu’à l’arrivée de l’envoyé du roi Louis II de Bavière, le secrétaire de la Cour, Ludwig von Bürkel. Le jeudi 15 février, dans l’après-midi, vers 15h00, le docteur Keppler avec l’aide de son assistant transporta le corps dans une pièce voisine et procéda à l’embaumement à l’aide d’une préparation à base d’arsenic, tandis que le sculpteur vénitien Benvenuti Augusto effectuait l’empreinte du visage mortuaire. On laissa à la dépouille mortelle du musicien sa somptueuse robe de chambre de soie noire brodée d’or et son célèbre béret. On mit le corps dans un premier cercueil dont Cosima conserva la clef. La veuve s’était fait couper ses longs cheveux blonds pour les poser sur la poitrine du défunt. La partie supérieure était vitrée pour que l’on pût apercevoir le visage. On le plaça ensuite dans un second de chêne massif, orné aux quatre angles de tête de lions. Le médecin légiste de la ville de Venise scella le cercueil et établit le certificat officiel.

MVRW Masque mortuaire Richard Wagner 1883

Le vendredi 16, vers 13h30, les domestiques descendirent la lourde bière dans la gondole funèbre, tendue de noir que suivirent les membres de la famille et les intimes. Cosima avait refusé les funérailles solennelles offertes par la ville de Venise, l’inhumation au cimetière de San Michele ainsi que toute manifestation officielle. Son vœu fut respecté. Le convoi funéraire partit pour Bayreuth où il parvint dans la nuit du 17 février. Le lendemain eurent lieu les obsèques officielles et l’inhumation dans le jardin de Wahnfried.

Éléments médicaux post-mortem
L’ouverture du corps pour les besoins de l’embaumement permit au docteur Keppler de réaliser le rapport suivant : “Richard Wagner souffrait d’une cardiectasie [dilatation du cœur] fort avancée, spécialement d’une dilatation du ventricule droit avec dégénérescence consécutive graisseuse du muscle cardiaque. D’autre part, il était atteint d’une dilatation assez importante de l’estomac. Les souffrances auxquelles Richard Wagner fut soumis dans les derniers mois de sa vie consistaient d’abord en troubles provenant de l’estomac et de l’intestin, [. . .] mais il souffrit également [. . .] de troubles douloureux de la fonction cardiaque. Ces troubles finirent par provoquer la catastrophe par la rupture du ventricule droit. Il va sans dire que les innombrables excitations psychologiques auxquelles Wagner était exposé quotidiennement par ses positions très affirmées sur une foule de questions brûlantes dans les domaines de l’art, de la science et de la politique, et par sa situation sociale étonnante, ont beaucoup contribué à accélérer la fin fatale. La crise qui mit fin si brusquement à la vie du maître doit avoir eu une telle cause (c’est nous qui soulignons), cependant, je ne peux m’engager dans ce genre de suppositions [. . .]”.

D’un point de vue médical, le docteur Friedrich Keppler mentionne la dégénérescence graisseuse du myocarde. Il faut toutefois émettre quelque réserve et convenir que la façon dont Keppler est arrivé à sa conclusion n’est pas claire, dans la mesure où aucune véritable autopsie n’a été effectuée. Toutefois, les traités médicaux de l`époque précisent que “cette accumulation est parfois considérable, et dans certains cas le cœur est comme enseveli dans une enveloppe graisseuse d’une grande épaisseur” ; une ouverture même partielle du corps aurait pu donc permettre au praticien de la constater sans avoir recours à une autopsie. D’un point de vue anatomo-pathologique, cette “dégénérescence graisseuse du cœur » correspond de nos jours à ce que l’on appelle l’athérosclérose, étiologie dominante de l’insuffisance coronarienne ou angine de poitrine. Il note également de manière précise dans son rapport l’existence d’une rupture du ventricule droit associée à une dilatation de ce dernier. En sachant que Richard Wagner souffrit de crises d’angor répétées, dont l’aboutissement fut probablement une insuffisance cardiaque, il est légitime de conclure que l’évolution ultime fut un infarctus myocardique compliqué de rupture cardiaque.

Premières rumeurs
La famille ne communiquant pas d’informations concernant la nature du décès et la façon dont il était survenu, toutes sortes de notices nécrologiques et de fausses versions ne tardèrent pas à propager à Venise. Un musicologue, plutôt détective amateur, Joachim Köhler mentionne même que Cosima aurait dit à Betty Bürkel, « Aucun souvenir personnel ne doit tomber dans d’autres mains » (Joachim Köhler, Richard Wagner The Last of the Titans). Il nous semble que cette affirmation est à prendre avec beaucoup de précautions, l’auteur ne mentionnant aucune source précise…). Plus crédibles sont les témoignages fournis par journaux de l’époque. Grâce à eux, il est possible de dresser la liste des diverses nécrologies parues. La version la plus répandue était celle-ci : « La pièce dans laquelle Wagner rendit l’âme, était la salle à manger. Tandis que le gondolier Luigi apportait la soupe, le maître se leva subitement de son siège en s’écriant : « je me sens très mal !” À l’instant même, il tombait évanoui. Madame Cosima et ses filles se précipitèrent pour relever le malade, Luigi et les autres domestiques que l’on avait appelés vinrent en aide aux femmes, malheureusement en vain. Une embolie avait provoqué la fin rapide de Wagner”. Cette version fut d’ailleurs reproduite dans le Bayreuther Tagblatt, un des rares journaux que Wagner admit à Wahnfried. La Gazzetta di Venezia du 15 février 1883, se référant au gondolier préféré de Wagner, Luigi Trevisan, publiait le récit suivant : « Avant-hier, Wagner s’est senti un peu indisposé mais il a travaillé pendant quelques heures de la matinée, tout comme à son habitude. Vers trois heures de l’après-midi, il s’est senti plus mal, il s’est quand même fit servir son repas; mais il ne s’est senti en état de prendre que du bouillon. Il a ensuite demandé de faire préparer la gondole, espérant peut-être trouver un peu de fraîcheur à l’air libre et dans la tranquillité pittoresque de notre Canal Grande ; mais il a soudain été pris d’un malaise avant d’avoir pu descendre dans la gondole. Il est allé dans sa chambre et a enfilé une robe de chambre rose ; il a sonné et a demandé sa femme. Sa Cosima est accourue tout de suite et quand elle a vu combien l’état de son mari s’était aggravé, elle a fait venir le médecin et a prodigué entre-temps tous les soins au mourant ; mais tout a été inutile parce que quand le docteur Keppler, le médecin de famille, est arrivé, il n’a pu que constater le décès. L’épouse, déjà habituée à quelques attaques, sous forme de syncopes, auxquelles Wagner était sujet (il semblerait qu’il soit mort d’une maladie cardiaque), ne voulait pas se laisser convaincre qu’il était mort et elle est restée des heures entières accrochée à sa poitrine : il n’y avait pas moyen de la séparer de lui. On peut bien s’imaginer la scène avec les filles et le fils qui éprouvaient tous une grande affection pour lui ”.

Un autre journal vénitien prétendait tenir de Hans Richter que les dernières paroles de Wagner avaient été : « Il faut que mon fils… «  ces mots devaient s’interpréter, paraît-il, comme le souhait de Wagner que Siegfried, qui s’intéressait à l’architecture, se consacre à la musique et, par conséquent, au Festival. De même, les spéculations à caractère scabreux ne firent non plus pas défaut. Un journal italien sema le doute en précisant que la femme de chambre de Wagner, Betty Bürkel, était seule avec lui lors du décès. C’est ainsi que l’assertion formulée par certains biographes selon laquelle Wagner serait mort au cours d’ébats amoureux avec sa camériste commença à voir le jour. Cette hypothèse ne relève peut-être que de la fantasmagorie malveillante des auteurs ou de leur penchant pour le sensationnalisme égrillard. Les preuves sont suffisamment minces pour qu’on n’accorde à cette rumeur aucune créance.

“Qui a tué Richard Wagner ?”
Consulté sur la maladie qui l’avait emporté, le docteur Keppler fit une réponse aussi franche et précise au point de vue strictement médical, qu’évasive et prudente en ce qui concernait les causes probables ou possibles de la mort. En effet, dans ses conclusions le praticien indiquait qu’une excitation psychologique pouvait avoir brusque la fin. Les biographes et commentateurs que cette hypothèse ne laissaient pas en repos, ne se privèrent pas de se répandre en conjectures à ce sujet… Pour Adolphe Jullien (1921), « ces derniers renseignements et la réserve ambiguë où se tient le médecin, sans émettre aucune opinion dans aucun sens, ne sont-ils pas de ceux qui, précisément parce qu’il ne veulent rien dire, en laissent deviner long ? ». Pourquoi a-t-il souligné que l’attaque qui mit fin si brutalement à la vie du Maître devait avoir “une telle cause” ? Avait-il eu connaissance par les domestiques ou l’entourage de Wagner de certaines rumeurs ? Pour Joachim Köhler, « pas de doute qu’il devait avoir de bonnes raisons ». Le biographe de Cosima Wagner, le comte Richard du Moulin-Eckart, évoque dans le second tome de son ouvrage des complications causées par “des annonces indiscrètes” de la part du docteur Keppler.

On trouve trace de ces indiscrétions dans une lettre qui ne semble pas avoir été conservée d’Adolf von Gross, écrite au praticien, dans laquelle il évoque la santé préoccupante de Cosima et fait allusion aux notices nécrologiques publiées (probablement analogues à celles reproduites ci-dessus) : « Il y a quelques jours, nous avons lu dans tous les journaux ce que vous trouverez dans la coupure ci-jointe. Nous espérons que vous me mettrez dans une position qui me permette de démentir cela. Madame Wagner et les enfants demandent à ce que rien ne soit publié à ce propos. Si vous avez rédigé vos observations, je vous demanderais de me les faire parvenir dans une enveloppe scellée. En tant que tuteur des enfants, je dois transmettre à Siegfried ce qui m’a été confié pour lui quand il sera en âge ». Il y conclut que la seule personne capable d’éviter le scandale est Keppler lui-même. Le médecin ne sembla pas avoir donné suite à l’injonction du tuteur des enfants de Wagner. Nonobstant le secret médical, Keppler procura à la journaliste Henriette Perl des notes dans lequel il rendait compte de tous les détails de l’état de santé du compositeur et des causes de son décès, laquelle publia deux mois après le décès de Wagner, un récit consacré aux derniers mois de sa vie sous le titre, Richard Wagner in Venedig. C’est à partir de ce moment-là que Wahnfried fit savoir que Keppler avait tué Wagner… Ainsi dans une lettre du chef d’orchestre Julius Kniese à sa femme, datée du 1er juillet 1883, on peut lire : « Wagner serait toujours vivant aujourd’hui s’il n’avait pas été la victime d’un charlatan parenté, le Docteur Keppler, à Venise ».

Qu’est-ce qui a causé cette réaction émanant de Wahnfried ? Probablement pas les détails cités sur la mort de Wagner et en particulier sur le comportement de Cosima après la mort de son époux bien que ceux-ci eussent parfaitement justifié la désapprobation de la veuve et des enfants du compositeur. Le dernier médecin de Wagner « avait quelque chose à voir avec une communication indiscrète provenant de Venise ». Dans une lettre à Malwida von Meysenbug du 22 février 1883, Joukowsky parla de « bruits désagréables » qui s’étaient répandus au sujet de la mort de Wagner. Était-ce à propos de cette rumeur concernant Betty Bürkel ? Mais dès 1886 il est question d’une autre hypothèse. L’“inspecteur”, Adolphe Jullien, dans son épais ouvrage, Richard Wagner, sa vie et ses œuvres, évoque le jour même du décès de Wagner, “un accès de colère, une discussion assez vive” sans vouloir en dire davantage. C’est ce même auteur qui en 1921, dans un article de La Revue musicale intitulé « Une dernière faiblesse de Wagner » évoque le premier la cause de cette fameuse dispute le matin de la mort de Wagner, en reprenant une discrète tradition orale : “Mais ce qu’on a toujours caché, ce qu’ont racontent seuls sous le manteau des gens très informés de tout ce qui se passait à Bayreuth – ou à Venise, – c’est que Wagner venait précisément de soutenir une discussion très vive et d ‘avoir un violent accès de colère en croyant que tout le monde se liguait autour de lui pour empêcher de rappeler à Bayreuth certaine chanteuse, peu jolie à coup sûr, mais supérieurement douée, à ce qu’il avait cru voir : c’était Melle Pringle”.

Ainsi, le matin de sa mort, Wagner aurait soutenu une discussion très vive avec Cosima et aurait eu un violent accès de colère à propos d’une chanteuse anglaise qui voyageait en Italie, Carrie Pringle. Cette dernière, de son vrai nom Caroline Mary Isabelle Pringle, était née à Linz le 19 mars 1859. Appartenant à une famille de musicien, elle poursuivit des études de chant en dilettante. Elle fut donc surtout une chanteuse, de talent certes, mais au niveau amateur seulement. Elle fut auditionnée par Wagner sur la proposition d’Hermann Levi en août 1881 et se trouva chargée du rôle d’une fille-fleur. Par la suite, il ne semble pas qu’elle n’ait jamais fait d’autre apparition sur le plan professionnel, sombrant dans une obscurité provinciale, sa prétention à la renommée d’être la première chanteuse anglaise à participer au Festival de Bayreuth n’ayant pas été reconnue par ses contemporains. Elle mourut à l’âge de 71 ans à Brighton le 12 novembre 1930, quelques mois après Cosima… Rien d’autre ne peut expliquer l’aparté étrange du docteur Keppler dans son rapport. Cette thèse fut à nouveau développée et plus argumentée par Jean Mistler dans son article, La mort à Venise. L’éminent académicien confirme que c’est dans les années trente que la rumeur attira pour la première fois son attention : “Des personnes dignes de confiance m’ont répété il y a trente ans ce que la fille de Wagner, Isolde, leur aurait raconté : le matin du 13 février était arrivé au palais Vendramin un télégramme de Mlle Carrie Pringle. Voyageant en Italie, la jeune Anglaise demandait au Maître quand elle pourrait lui rendre visite. Son télégramme serait tombé sous les yeux de Cosima et une violente scène aurait suivi”.

C’est en effet à partir des années 1920 et 1930 que des rumeurs commencèrent à circuler sur une liaison entre Carrie Pringle et Wagner. Les écrits de Mistler ont longtemps été négligés dans le monde wagnérien anglophone et germanophone. Ce n’est que grâce à quelques “détectives” disposant de données nouvelles, en particulier Herbert Conrad et Curt von Westernhagen, que la “wagnérologie” se mit à considérer ce fait avec plus de rigueur (« Absturz aus Klingsors Zaubergarten Supplément du Nordbayerischer Kurier », août 1978 – Le plongeon du jardin enchanté de Klingsor- et « Wagner’s Last Day », The Musical Times, Mai 1979).

Le témoignage d’Isolde (Wagner) von Bülow

carrie pringle miniatureLe rôle d’Isolde est essentiel dans cette affaire. Le matin du 13 février, la première fille de Wagner, alors âgée de dix-sept ans, « fut le témoin d’une scène très violente entre ses parents : autant qu’elle sût, la raison de cette dispute était l’annonce de la visite de Carrie Pringle”. La soprano anglaise habitait effectivement à cette époque en Italie – à Milan – avec ses parents, et y poursuivait ses études de chant. Selon Conrad, la seule personne à qui Isolde parla de ce qu’elle avait entendu ce matin-là fut son fils, qui n’a jamais fait aucun commentaire public à ce sujet. Isolde avait épousé en 1900 le chef d’orchestre d’origine suisse, Franz Beidler qui dirigea à Bayreuth l’un des cycles du Ring en 1904 et Parsifal en 1906. Comme le souligne Westernhagen, il n’est pas impossible qu’Isolde fut la seule à être témoin de cette dispute, si l’on prend en compte la superficie des dix-huit pièces occupées par la famille et les domestiques.

Comment cette histoire devint-elle donc publique ? Les faits ne sont pas clairs. Toujours selon Westernhagen, la seconde fille de Hans Richter, Ludowika, était une amie intime d’un certain Benedikt Lochmüller, une connaissance du fils d’Isolde. Lochmüller tint un journal, qui fut déposé après sa mort aux Archives municipales de Bayreuth. Une entrée en date du 14 mars 1935 rapporte une “conversation très intéressante” entre Ludowika Richter, dont il émerge que Judith Gautier ne fut nullement la dernière femme de la vie de Wagner : “La dernière femme que Wagner a aimée était une certaine Pringle. Elle était anglaise… une personne sérieuse et bien élevée. On dit qu’elle était très belle. On dit que Levi l’introduisit à Bayreuth… Quand Wagner quitta Bayreuth pour Venise, Miss Pringle retourna à Venise également : son télégramme de Milan a survécu…” Et le 16 mars, Lochmüller questionna Mizzi Richter (la fille cadette) au sujet de Carrie Pringle : “Mizzi indiqua qu’elle avait environ 20 ou 25 ans. Remarquable mystère entourant la femme ! Je me demande si Strobel [Otto Strobel, l’archiviste de Bayreuth] sait quelque chose ». Le chercheur britannique, Stewart Spencer émet l’hypothèse que Hans Richter a “pu colporter des rumeurs sur la vie privée de Wagner ; rumeurs qu’il aurait pu apprendre de la bouche d’Isolde”.

isolde von bulowDepuis, il est devenu quasiment impossible, de nos jours, de lire un récit de la vie de Wagner sans s’entendre dire qu’il a été tué par une fille-fleur anglaise du nom de Carrie Pringle.

C’est à Stewart Spencer que l’on doit en 2004 d’avoir réalisé la synthèse du sujet, en se basant sur des faits documentés en la matière dans son article : “Er starb, – ein Mensch wie alle.”- Wagner et Carrie Pringle. Le “commissaire” Spencer nous livre une chronologie de faits retenus, de témoignages, de pièces à conviction qui ressemblent à celles qu’Agatha Christie ou Georges Simenon établissaient probablement avant de rédiger un roman afin de s’assurer de la cohérence du récit. Et son enquête démontre qu’il n’existe aucun indice, ni aucune preuve pour appuyer l’hypothèse d’une liaison avec Carrie Pringle. De même, il n’y a pas dans le journal de Cosima la moindre trace de jalousie latente envers la soprano. L’étude des témoignages d’ordre privé ne permet pas de trouver le moindre indice contemporain qui puisse étayer l’idée d’une liaison entre Wagner et Carrie Pringle. La seule fois où leurs noms se trouvent associés, de manière avérée est le journal de Lochmüller, dont on ne sait pas ce qu’il vaut… Les faits documentés en la matière sont les suivants : Carrie Pringle fut auditionnée par Wagner le 5 août 1881. Elle envoya deux télégrammes ; le premier pour souhaiter un bon anniversaire au compositeur le 22 mai 1882, le second, pour présenter ses condoléances à la famille. Enfin, elle chanta l’une des filles-fleurs lors du Festival de 1882. Toutes les autres assertions sont des spéculations…

Bien évidemment, il est impossible d’établir avec une certitude absolue que Wagner et la jeune soprano anglaise n’étaient pas amants en 1882… Alors, bien sûr, elle fut la seule interprète des six filles-fleurs à ne pas être réinvitée à chanter pour les représentations bayreuthiennes suivant la mort de Wagner en juillet 1883… Mais d’autres artistes et non des moindres (Marianne Brandt, la créatrice de Kundry) ne le furent pas non plus… En réalité, le rôle dépassait ses capacités et ayant réagi en faisant des difficultés, elle ne fut pas réinvitée. La correspondance entre Levi et Gross évoque le 7 mars 1883 “l’insubordination de Carrie Pringle” envers Hermann Levi et son “incompétence artistique”. Stewart Spencer va même jusqu’à prétendre qu’Isolde ait pu inventer cette histoire de dispute entre ses parents dans le but de discréditer sa mère. En 1913, Isolde attaqua sa mère en justice afin que les droits de son fils puissent être reconnus dans la succession de Bayreuth. Déjà en 1906, son époux, Franz Beidler, s’était brouillé avec Cosima pour une autre raison. Déboutée, Isolde ne se remit jamais de cela. Il n’est pas impossible qu’une dispute ait bien eu lieu à Venise ce matin du 13 février, mais dont la cause n’aurait pas été Carrie Pringle. Pourquoi avoir choisi Carrie Pringle ? Se souvenait-elle que la soprano anglaise avait été impliquée dans un accident sur scène au cours des représentations de 1882 (d’où le titre sensationnel de Conrad, faisant allusion à la chute de la soprano) ou que la chanteuse avait été un handicap en 1882 et que Wagner n’avait pas voulu l’inviter à nouveau en 1883.

Conclusion : ce qui s’est vraisemblablement passé…
Nous-même, pensons qu’une dispute a bien eu lieu entre Richard et Cosima Wagner.
Nous avons précisé plus haut que la moindre modification de son emploi du temps suffisait à le contrarier et que ses accès de colère étaient de plus en plus fréquents. Il est possible que cette dispute fût entendue par un domestique. Ce dernier aura pu la répéter en toute confiance au docteur Keppler, homme de médecine soumis au secret de l’intimité de ses patients. A moins qu’Isolde ne l’ait rapporté au praticien, durant les deux jours suivant le décès. Une chose est certaine, la mort de Richard Wagner fut un accident qui devait finir par arriver et qui n’avait pas besoin de circonstance déclenchante. Finalement, toute cette histoire ne serait-elle pas qu’une tentative d’auréoler la simple banalité de la mort du compositeur d’une atmosphère d’exception. L’Histoire n`a-t-elle pas besoin de légende et de mystère ? Une chose est certaine, les médecins qui méconnurent l’origine coronarienne des symptômes dont souffrait Wagner sont blâmables, car il aurait pu bénéficier d’un traitement à la trinitrine. Un siècle après la description princeps del angor par Heberden en 1772, on pensa, en 1876, à utiliser le nitrite d’amyle dans le traitement de la crise angineuse. C’est en 1879 que la nitroglycérine ou trinitrine fut promue au premier rang des médications de l’angine de poitrine, en démontrant son efficacité par voie sublinguale. Légitimement, la postérité peut en vouloir à ses médecins de ne pas avoir permis à Wagner de vivre quelques années supplémentaires. Alors, qui a tué Richard Wagner ? Et si la clé du mystère n’était pas dans l’incompétence de ses médecins ? Cette question demeure à jamais sans réponse par défaut de quelques dragées de trinitrine.

logo_cercle Enquête sur la mort de Richard Wagner par Pascal BOUTELDJA,
in WAGNERIANA ACTA 2008 @ CRW Lyon

Références bibliographiques

BARTH (Herbert) – MACK (Dietrich) – VOSS (Egon) : Wagner, Une Étude documentaire. Paris, Gallimard, 1976, 255 p.
BAUER (Oswald-Georg) [éd] : Richard Wagner. Der Tod in Venedig und die Beisetzung in Bayreuth. Eine Dokumentation. ln Rückblick und Vorschau (Annuaire de Bayreuth 1982. Rétrospective et prochaine saison). Bayreuth, 1983, non paginé.
BOUTELDJA (Pascal) : Richard Wagner : Une biographie médicale. Université Claude Bernard Lyon 1. 1996, 235 p.
CORMACK (David):  » Wir welken und sterben dahinnen ” : Carrie Pringle and the solo Flowermaidens of 1882. The Musical Times, printemps 2005 ; Vol. 146 – N° 1890 : pp. 16-31
DU MOULIN ECKART (Richard) : Cosima Wagner. Ein Lebens – and Charackterbild. Band II. Die Herrin von Bayreuth, 1883-1930. Berlin, Drei Masken Verlag, 1931, 918 p. (La traduction française Cosima Wagner. Une vie – un caractère. Traduit de l’allemand par Maurice Rémon. Paris, Stock, 1933, 463 p. exclue ce second volume).
FAURÉ (Gabriel) :
Les Rendez-vous italiens. La Mort de Wagner à Venise. Paris, Bibliothèque Charpentier – Eugène Fasquelle, 1933,187p.
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