Section IIIUne Oeuvre

L’œuvre musicale de Richard Wagner est composée d'opéras ou “drames musicaux” allant des “Fées” (Die Feen) à “Parsifal”. Une présentation détaillée de chacune de ces œuvres majeures est ici associée à un ensemble d'articles thématiques, replaçant celles-ci non seulement dans le contexte de sa vie personnelle mais également dans son contexte social, économique et culturel. Cette section regroupe également l'ensemble des œuvres musicales (hors opéra) et son œuvre littéraire.

Retour à l'accueil

VARIANTES ET COUPURES DANS LE TABLEAU FINAL DE LOHENGRIN

par logo_cercle rw Henri PERRIER

 

Après que le rideau s’est fermé sur le désastre causé par la question interdite posée par Elsa, suivi de la mort de Telramund tué d’un coup d`épée par Lohengrin, un brillant interlude orchestral sert d’introduction à la troisième scène du troisième acte. Le rideau s’ouvre à nouveau sur le même décor qu’au premier acte : la prairie au bord de l’Escaut où les hommes en armes se rassemblent.

Notre analyse sur ce tableau final présente deux aspects qu’il convient de distinguer nettement, même si nous serons amenés à les mélanger, selon que les variantes et coupures relèvent de la volonté de l’auteur de l’œuvre ou qu’elles dépendent de la responsabilité des concepteurs de la réalisation théâtrale. Il va de soi que dans ce dernier domaine, nous nous abstiendrons de faire état des élucubrations de metteurs en scène qui font par exemple partir Lohengrin dans un hélicoptère ou qui font se réunir amicalement Elsa et Ortrud dans leur nouvelle position de femmes seules. Sans qu’elles aillent jusqu’à de telles stupides provocations, nous n’envisagerons pas non plus toutes les sortes de modifications des indications scéniques souvent nécessaires, ne serait-ce que par ce qu’elles sont quasiment impossibles à réaliser, telles que l’apparition de groupes armés montés à cheval ou la disparition du cygne remplacé par une colombe.

Par coupures, nous entendons les suppressions de parties chantées et instrumentées figurant dans la partition, alors que les variantes désignent essentiellement les modifications apportées par Wagner lui-même depuis le scénario en prose jusqu’au texte final figurant dans la partition. Il serait certainement très intéressant d `étudier les modifications d’ordre musical que l’auteur effectua entre l’esquisse des trois actes de 1846 et la partition finale. Mais cela pose des difficultés d’interprétation musicologique bien au-dessus de nos compétences. Comme l’édition critique savante de ce troisième acte a été publiée par la maison Schott nous pouvons espérer que des spécialistes nous en proposent un jour une version accessible aux simples mélomanes.

La rédaction du poème s`est effectuée en trois étapes : l’esquisse en prose, le poème versifié et le texte de la partition ; ce qui va nous conduire à exposer deux niveaux de changements, mais auparavant il convient de rappeler brièvement la genèse de l’œuvre,

Wagner a eu connaissance de la légende du Chevalier au cygne à la fin de son séjour parisien de 1842, en même temps que de celle de Tannhäuser, sujet qui devait l’accaparer en premier. Une fois terminée la composition de Tannhäuser au printemps de 1845, Richard, en cure à Marienbad pendant l’été de la même année, rédigea deux esquisses de scénario, d’abord celle des Maîtres Chanteurs puis celle de Lohengrin terminée le 3 août 1845. Au mois de novembre, il avait déjà rédigé le poème versifié et en fit la lecture devant un cercle d’artistes dresdois dont Robert Schumann. Au printemps de 1846, il demanda un congé de ses fonctions de chef d’orchestre, congé qu’il prit à Graupa dans la campagne des environs de Dresde et là, il composa l’esquisse musicale des trois actes de Lohengrin (la maison où il séjourna est aujourd’hui aménagée en musée). Puis l’ébauche d`orchestration avança par intermittence en commençant par le troisième acte, puis le premier et enfin le deuxième. Le travail définitif sur la partition fut terminé le 20 avril 1848. Pas vraiment définitif en réalité, puisque Wagner y opéra une coupure, celle de la deuxième partie du récit du Graal, seulement quelques semaines avant la création de l’œuvre par Franz Liszt à Weimar en août 1850, partie qui ne figura pas non plus dans la partition imprimée, éditée en 1852.

Entre l’esquisse en prose et le poème versifié, certains changements sont des points de détail concernant par exemple quelques noms propres. Ainsi, l’empereur Henri devient le roi Henri pour respecter la vérité historique. Le nom de l’héroïne Elsam est changé en Elsa sans doute pour une raison d’euphonie. De même, Montsalwage sera transformé en Monsalvat. Ce dernier nom nécessite une petite digression au sujet du texte du poème traduit en français où le lieu désignant le château du Graal est généralement écrit Montsalvat. Wagner avait certainement enlevé le « t » (qui aurait dû se prononcer en allemand) pour raison d’euphonie. La plupart des traducteurs français ont jugé bon de remettre ce « t » (qui ne s’entend pas en français) probablement pour rester plus près du sens étymologique, bien que celui-ci soit incertain ou polyvalent. Il peut signifier montagne sauvage ou montagne boisée ou montagne du salut. Des liens cachés, tant sur la forme que sur le fond avec Montserrat, la chaîne montagneuse près de Barcelone, et Montségur, le château cathare, y sont aussi peut-être pour quelque chose.

Au delà de ces points de terminologie, une première différence marquante entre le scénario et le poème est la disparition d’un passage dans lequel le chevalier au cygne, après avoir dévoilé son origine, son identité et les circonstances de sa venue, explique aux assistants les projets qu’il avait imaginé de réaliser en Brabant et les bienfaits qu’il aurait procurés à ses habitants : prospérité, concorde et paix. Mais ces possibilités de bonheur ont été anéanties. L’envie, l’avidité, les luttes inutiles consumeront encore les plus belles forces de ce peuple puisque son âme la plus innocente (Elsa) n`a pu éliminer le doute en son cœur. Wagner exprimait dans ce passage des idées d’utopie qui étaient les siennes à cette époque.

Une autre différence importante se situe à la suite des vociférations d’Ortrud révélant la manière dont elle ensorcela le jeune Gottfried. Dans l’esquisse en prose, Lohengrin s’agenouille et prie, non pas silencieusement comme dans la version ultérieure, mais en disant : « Dieu-Tout-Puissant, donne-mai un signe qui fasse taire le vice impudent qui te défie. Un signe de réconciliation pour adoucir la blessure que le doute a portée au cœur le plus pur. » Puis sa voix se perd en prière muette et on entend alors un doux chant semblant venir de la voix du cygne : « Adieu à vous flots sauvages qui m avez porté de si loin ; adieu vague blanche et pure sur qui glissa mon blanc plumage. A terre, petite sœur m’attend que je vais devoir consoler ! » Dans le poème versifié, Wagner supprima la prière de Lohengrin, mais conserva le chant du cygne et il en écrivit même la musique dans son esquisse de composition. Dans la partition définitive, il élimina ce chant dont il conserva cependant le manuscrit. Il en fit cadeau, quelques années plus tard, en guise de feuille d’album à une admiratrice, Madame Lydia Steche qui bien sûr le conserva précieusement.

C’est ce chant du cygne qui permit à notre ami Pascal Bouteldja de triompher au dernier “Concours Wagner” que nous avions organisé en 2008 où il fut le seul à résoudre l’énigme. Spécialement pour l’exposé d’aujourd`hui, j’ai demandé à mon petit-fils Alexandre de chanter ce petit morceau. Il l’a fait de manière naïve et un peu embarrassée. Mais c’est tout de même le seul enregistrement existant de ce morceau chanté en langue originale et en version française depuis qu’une première prise sur cassette, interprétée par sa maman Elisabeth vingt-cinq ans plus tôt, a été malheureusement perdue.

Mais la modification majeure dans ce tableau final du troisième acte est la coupure opérée sur la partition originale par Wagner lui-même de cinquante-six mesures correspondant à la seconde partie du récit de Lohengrin dans lequel le héros explique les circonstances qui l’ont amené à venir au secours de l’innocente Eisa. Ce récit disparut donc du livret et de la partition imprimée. Il fut chanté pour la première fois au théâtre de Bayreuth pendant le festival de 1936.

On peut l’entendre dans plusieurs enregistrements notamment dans les intégrales d’Erich Leinsdorf et de Daniel Barenboïm. En voici la traduction littérale :

« Apprenez donc encore comment je suis venu jusqu’à vous !
Les airs apportèrent des sons plaintifs,
Au temple nous comprîmes aussitôt
Qu’ils venaient du lointain où une jeune fille était en tourment;
Au moment où nous nous préparions à demander au Graal
En quel lieu un chevalier devait être envoyé,
Nous vîmes alors un cygne sur les flots
Qui tirait vers nous une nacelle :
Mon père, qui discerna la manière d’être du cygne.
Le prit en service suivant l’arrêt du Graal :
Car, de celui qui pendant un an est voué à son service,
Toute malédiction magique doit dès lors s’écarter.
Mais il devait d’abord me conduire
Jusqu’à l’endroit d’où nous vint l’appel au secours ;
Comme j’avais été choisi par le Graal pour combattre,
Je pris vaillamment congé de lui
Sur les fleuves et sur les flots tumultueux de la mer
Le cygne fidèle m’a conduit au but
Jusqu’à m’amener vers vous sur la rive
Où vous tous, avec l’aide de Dieu, m’avez vu aborder. »

Il est certain qu’au théâtre, ce récit doit créer une sensation de longueur et de baisse d’intensité dramatique surtout qu’il est suivi d’un important ensemble vocal où l’action se trouve figée jusqu`à ce que le cygne apparaisse,

Une dernière différence à signaler entre le scénario et le livret concerne le devenir ultime d’Ortrud. Les indications scéniques du livret disent qu’à la vue de Gottfried, elle s’effondre en poussant un cri, alors qu`il est écrit dans le scénario qu’elle s`écroule morte en hurlant. Le texte définitif laisse donc un doute sur le décès d’Ortrud alors que celui d’Elsa est certain.

Nous en venons maintenant à considérer les modifications résultant de la responsabilité du metteur en scène ou du chef d’orchestre qui peuvent être apportées au texte chante et à la musique de la partition définitive. Une modification de taille, si l’on peut dire, est la coupure de l’ensemble vocal entre la fin du récit du Graal et l’apparition du cygne, ensemble qui est lui-même précédé et suivi de deux interventions de Lohengrin, De nos jours, le plus souvent même à Bayreuth, après qu’Elsa s’est écriée : « Le sol me manque ! Quelle nuit ! De l’air, de l’air pour la malheureuse ! », on entend tout de suite le chœur s’écrier : « Le cygne ! Le cygne ! » Ce qui représente une suppression de cinq bonnes minutes de musique. Il est vrai que ce passage qu’on peut considérer comme une concession de l’auteur au genre de l’opéra traditionnel peut être supprimé sans grand dommage. Outre qu’elle a l’avantage de ménager le ténor avant qu’il chante les passages délicats que sont le salut au cygne et les adieux à Elsa, cette coupure permet d’occulter une phrase aux accents belliqueux gênants qui est la prédiction de Lohengrin au roi : « En Allemagne jusqu’aux temps les plus lointains, jamais les hordes de l’Est ne se rendront victorieuses. » Il arrive même souvent que dans un livret accompagnant un enregistrement ou figurant dans un programme de théâtre, le passage en question puisse très bien être conservé alors que la coupure pratiquée nous prive de l’entendre.

Une ultime modification imposée parfois à l’authenticité du texte se situe dans les dernières paroles de Lohengrin : « Voyez donc le duc de Brabant ! Qu’il soit reconnu par vous comme guide ! » Le mot “Führer”, guide, ayant évidemment une résonance fâcheuse, certains préfèrent le remplacer par “Schützer”, protecteur. Cela a été le cas dans l’enregistrement RCA avec Sandor Konya et c’est aussi le cas dans la dernière production du Festival de Bayreuth où Klaus Florian Vogt y va de son “Schützer”. C’est la, à mon avis, être bien sourcilleux sur les bonnes manières, surtout si on rapproche ce scrupule de la désinvolture scandaleuse de cette mise en scène qui tourne délibérément le dos au monde merveilleux et idéaliste de l’œuvre que Richard Wagner avait voulu nous léguer.

Pour ne pas terminer sur cette note acerbe, il faut encore signaler une dernière variante entre l’esquisse en prose et le livret définitif.

Dans le scénario, en voyant le chevalier s’éloigner sur le fleuve, Eisa s’écrie avant d’expirer : « Lohengrin ! Mon époux ! », alors que dans le poème et dans la partition elle dit seulement : « Mon époux ! Mon époux ! », Ainsi, après avoir tant voulu connaître ce nom, elle n’a plus eu l’envie, le besoin ou la force de le prononcer.

 

logo_cercle rw  HP in WAGNERIANA ACTA  2012 @ CRW Lyon

 

Ouvrages consultés :

Richard Wagner Lohengrin. Herausgegeben und eingeleitet von Wilhelm Zentner – Reclam
Richard Wagner Lohengrin. Herausgegeben von Michael Soden – Insel Taschenbuch

 

Retourner à LOHENGRIN, WWV75