Section IIIUne Oeuvre

L’œuvre musicale de Richard Wagner est composée d'opéras ou “drames musicaux” allant des “Fées” (Die Feen) à “Parsifal”. Une présentation détaillée de chacune de ces œuvres majeures est ici associée à un ensemble d'articles thématiques, replaçant celles-ci non seulement dans le contexte de sa vie personnelle mais également dans son contexte social, économique et culturel. Cette section regroupe également l'ensemble des œuvres musicales (hors opéra) et son œuvre littéraire.

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LE TANNHÄUSER, UNE LEGENDE DE HEINRICH HEINE

par logo_cercle rw Henri PERRIER

 

Dans ses récits autobiographiques Ma Vie et Une communication à mes amis, Wagner donne des renseignements sur les sources littéraires de son Tannhäuser en mentionnant des oeuvres de Ludwig Tieck et de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann ainsi qu’un recueil de récits populaires de la Thuringe. Mais il ne cite pas la légende poétique de Henri Heine Le Tannhäuser qui figure dans le recueil intitulé Les Esprits élémentaires écrit en 1836 et qui est un pastiche des ballades anonymes du Moyen-âge.
On a beaucoup glosé sur les rapports de Richard Wagner avec Heinrich Heine en reprochant une fois de plus à Wagner cette ingratitude qui colle tellement bien au portrait-robot du personnage tel qu’il a si souvent été médiatisé (…) La raison pour laquelle Wagner n’a pas mentionné Heine dans ses sources me semble très humaine et donc très excusable.

Heinrich Heine avait le don merveilleux d’évoquer un univers poétique en quelques lignes, mais il était en revanche incapable de donner à ses pensées la grandeur et la majesté qu’elles méritaient ; et il tombait régulièrement dans cette forme de facilité qui s’appelle l’ironie. Alors que le génie de Wagner le rendait capable de produire à partir du même thème de départ une oeuvre véritablement grande et universelle. Qu’une fois son Tannhäuser achevé, Wagner ait considéré la parenté qu’i1 pouvait y avoir avec la ballade ironique de Heine comme peu significative, il n’y a rien de plus légitime.

Sans aller jusqu’à évoquer le terrible panier de crabes où un seul finit par grossir en dévorant tous les autres, nous savons bien que le plus bel arbre d’une forêt n’a pu se développer qu’aux dépens des pousses qui étaient à l’origine de la même nature et de la même espèce que lui. Il n’en reste pas moins qu’en lisant le Tannhäuser de Heine, il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour deviner où Wagner avait été chercher quelques unes de ses idées poétiques comme celle de l’hymne à Vénus (acte I) suivi aussitôt de la nostalgie du héros envers la douleur humaine : l’aimable Heinrich Heine est passé par là.

Voici la traduction que je vous propose de la ballade de Heine :
“Bons chrétiens, ne vous laissez pas
Circonvenir par la ruse de Satan !
Je vais vous dire la chanson de Tannhäuser
Pour que vos âmes en soient averties.

Le noble Tannhäuser, un bon chevalier,
Voulut gagner amour et plaisir.
Il s’en alla au Venusberg
Et y resta pendant sept années.

“Dame Vénus, ma belle dame,
Adieu, douceur de ma vie !
Je ne veux plus longtemps rester auprès de toi,
Il faut que tu me donnes congé. »

“Tannhäuser, mon noble chevalier,
Tu ne m’as pas embrassée, aujourd’hui ;
Embrasse-moi vite et dis-moi :
Qu’est-ce qui te manque auprès de moi ?

Ne t’ai-je pas versé journellement
Le vin le plus doux?
N’ai-je pas journellement
Couronné ton front de roses ?”

“Dame Vénus, ma belle dame,
De vin doux et de baisers,
Mon âme est devenue malade ;
Je languis d’un besoin d’amertume.

Nous avons trop plaisanté et trop ri,
J’ai la nostalgie des larmes,
Et à la place des roses, je voudrais que mon front
Soit couronné d’épines acérées.”

“Tannhäuser, mon noble, chevalier,
Tu veux te quereller avec moi ;
Tu as juré mille et mille fois
De ne jamais te dérober à moi.

Viens, allons dans la chambre
Jouer au jeu secret de l’amour ;
Mon beau corps blanc comme le lys
Va égayer tes sens.”

“Dame Vénus, ma belle dame,
Ta grâce fleurira éternellement ;
Comme beaucoup déjà qui se sont enflammés pour toi
Beaucoup d’autres s’enflammeront encore.

Et quand je pense aux dieux et aux héros
Qui déjà s’y sont repus tendrement,
Ton beau corps blanc comme le lys,
Il va finir par me dégoûter.

Ton beau corps blanc comme le lys
Me remplit quasiment d’épouvante,
Quand je pense à tous ceux
Qui plus tard viendront s’y délecter !”

“Tannhäuser, mon noble chevalier,
Il ne fallait pas me dire cela,
J’aurais mieux aimé que tu me battes,
Comme tu m’as souvent battue.

J’aurais mieux aimé que tu me battes
Plutôt que tu prononces cet outrage
Qui brise la fierté de mon coeur,
Ingrat et froid chrétien.

C’est parce que je t’ai aimé beaucoup trop
Que je dois entendre maintenant de telles paroles.
Adieu, je te donne congé,
Et je t’ouvre moi-même la porte.”

A Rome, à Rome, dans la ville sainte,
Ca chante, ça tinte et ça sonne :
Car la procession s’avance
Au milieu de laquelle marche le pape.

C’est le pieux pape Urbain,
Il porte la triple couronne,
Il porte un rouge manteau de pourpre
Dont des barons portent la traîne.

« O Saint-Père, pape Urbain,
Je ne te laisserai pas aller plus loin,
Avant que tu aies entendu ma confession
Et que tu me sauves de l’enfer !”

Le peuple se retire formant un cercle,
Les chants religieux se taisent :
– Quel est ce pèlerin pale et malpropre
Qui s’agenouille devant la pape ?

“O Saint-Père, pape Urbain,
Tu peux tout faire et défaire,
Délivre-moi du tourment de l’enfer
Et de la puissance du mal.

On me nomme le noble Tannhäuser,
J’ai voulu gagner amour et plaisir
Je m’en suis allé au Venusberg
Et y restais pendant sept années.

Dame Vénus est une belle dame,
Charmante et pleine de grâces ;
Comme l’éclat du soleil et le parfum des fleurs
Est sa voix qui est douce.

Comme le papillon qui volète auprès d’une fleur,
Pour s’abreuver dans la délicate corolle,
Mon âme volète continuellemment
Auprès de ses lèvres de rose.

Des boucles brunes abondantes et indomptées
Entourent son noble visage ;
Et quand ses grands yeux te regardent,
Alors ta respiration se bloque.

Et quand ses grands yeux te regardent,
Alors tu es comme enchaîné,
Je n’ai pu qu’à grande difficulté
Me sauver de la montagne.

Je me suis sauvé de la montagne,
Mais toujours et partout me poursuivent
Les regards de la belle dame ;
Ils font un signe qui dit : reviens !

Tout le jour, je suis un pauvre fantôme,
Ma vie se réveille pendant la nuit,
Alors je rêve de ma belle dame,
Elle se tient assise auprès de moi et elle rit.

Elle rit d’un rire tellement sain, heureux et fou,
Et avec des dents si blanches !
Que quand je pense à ce rire,
J’éclate aussitôt en sanglots.

Je l’aime de toutes mes forces,
Rien ne peut freiner cet amour !
C’est comme un torrent furieux,
Tu ne peux pas endiguer ses flots !

Il saute de rocher en rocher,
Il écume et déferle bruyamment
Et au risque de se briser mille fois le cou
Rien ne l’arrêtera dans sa course…

Si je possédais le ciel entier ;
J’aimerais l’offrir à dame Vénus ;
Je lui donnerais le soleil, je lui donnerais la lune,
Je lui donnerais toutes les étoiles.

Je l’aime de toutes mes forces,
Avec une flamme qui me dévore,-
Est-ce déjà le feu de l’enfer,
Ce brasier qui persiste éternellement ?

O Saint-Père, pape Urbain,
Tu peux tout faire et défaire !
Délivre-moi du tourment de l’enfer
Et de la puissance du mal. »

Le pape levant les mains entra en lamentation,
Il entra en lamentation et dit :
“Tannhãuser, homme malheureux,
On ne peut pas rompre le charme.

Le démon qu’on appelle Vénus,
C’est le pire de tous ;
Au grand jamais, je ne puis te délivrer
De ses belles griffes.

C’est de ton âme que tu dois maintenant
Payer le plaisir de la chair,
Tu es rejeté, tu es condamné
Aux tourments éternels de l’enfer.”

Le chevalier Tannhäuser se mit en route si vivement
Que ses pieds en furent blessés.
Il revint au Venusberg
Juste aux heures de minuit.

Dame Vénus s’éveillant de son sommeil,
Est vite sautée du lit ;
Et de ses bras blancs
Elle a enlacé l’homme chéri.

De son nez le sang se mit à jaillir,
Et de ses yeux les larmes coulèrent ;
De larmes et de sang elle a arrosé
Le visage de 1’homme chéri.

Le chevalier s’allongea sur le lit,
Il n’a pas prononcé une parole.
Dame Vénus alla à la cuisine
Pour lui faire cuire une soupe.

Elle lui donna de la soupe, elle lui donna du pain,
Elle lava ses pieds blessés,
Elle peigna ses cheveux en broussaille,
Tout en riant si doucement.

“Tannhäuser, mon noble chevalier,
Tu as été absent longtemps,
Dis-moi, en quel pays
As-tu erré si longtemps ?”

“Dame Vénus, ma belle dame,
J’ai séjourné en pays étranger ;
J’avais des affaires à régler à Rome
Et je me suis hâté de revenir ici.

Rome est bâtie sur sept collines,
Et là-bas le Tibre a son cours ;
A Rome, j’ai aussi vu le pape,
Le pape qui t’envoie ses salutations”…

 

Nous arrêtons là, la reproduction de ce texte, car ensuite l’auteur s’abandonne à son travers de digression et de dénigrement pamphlétaire dans toute une sur la société manière un peu suite une autre suite de considérations perfides et obscures pour nous, allemande de l’époque et il termine son récit d’une manière un peu piteuse en faisant dire à Tannhäuser « Je te raconterai la suite une autre fois.”
Il ne serait pas raisonnable d’établir un parallèle entre le contenu et la portée des deux oeuvres, celle de Heine et celle de Wagner. Il est cependant fort probable que ce soit par ce texte de Heine que Wagner ait pris connaissance de la légende de Tannhäuser ; et on sait que les premières impressions sont toujours très fortes. Cela rejoint tout à fait l’exemple antérieur de l’histoire du Hollandais Volant racontée dans les Mémoires de M. de Schnabelewopski.
Il y a dans les textes de Heine, malgré leur ton faussement naïf, enjoué et dérisoire, une incontestable puissance d’évocation. Cette puissance de l’ironie, Wagner dit l’avoir ressentie à l’époque où, après avoir terminé et fait jouer son Tannhäuser, il rédigea le premier scénario de ses Maîtres Chanteurs. Il n’est malheureusement guère possible de citer ce passage de la Communication à mes amis tant le style en est emberlificoté et confus ; mais on peut en proposer l’adaptation que voici :
L’ironie n’est qu’une forme d’expression inférieure de la gaieté libératrice de l’homme car elle s’attaque aux problèmes de la condition humaine par le seul moyen de la forme d’expression sans toucher le fond réel de ces problèmes dont nous sommes inconsciemment prisonniers. La force capable de faire parvenir à la lumière les racines profondes de la vie véritable qui sont enfouies sous les contingences sociales, ne peut prendre que la forme de la nostalgie. de la révolte et du renoncement, c’est-à-dire les traits du drame tragique. C’est ainsi que Wagner explique pourquoi il se détourna alors de son projet d’ouvrage comique pour se jeter avec passion dans le monde de Lohengrin.

De cela on peut conclure que Heinrich Heine, s’il n’a pas exercé de véritable influence artistique sur Wagner, lui a en revanche beaucoup donné à réfléchir.

 

logo_cercle rw  HP in WAGNERIANA ACTA  1989 @ CRW Lyon

Voir également :

– logo-avantsceneopera-large La Ballade de Danheuser (texte original, traduction par logo-avantsceneopera-large Georges Pucher)

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