Section IIIUne Oeuvre

L’œuvre musicale de Richard Wagner est composée d'opéras ou “drames musicaux” allant des “Fées” (Die Feen) à “Parsifal”. Une présentation détaillée de chacune de ces œuvres majeures est ici associée à un ensemble d'articles thématiques, replaçant celles-ci non seulement dans le contexte de sa vie personnelle mais également dans son contexte social, économique et culturel. Cette section regroupe également l'ensemble des œuvres musicales (hors opéra) et son œuvre littéraire.

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         RÔLE ET FIGURES DE L’AMOUR DANS LA TETRALOGIE

par logo_cercle rw François MOLIN

Préambule

Il y a de nombreuses façons d’aborder la Tétralogie, par exemple :
– Se taire, voir et écouter, et s’incliner devant cette œuvre hors norme ;
– Rassembler les éléments liés au contexte de la création, aux sources de l’œuvre à la vie de l’auteur pour mieux les comprendre ;
– S’engager, avec tous les risques inhérents à cet exercice, dans une interprétation « personnelle » du drame ;

Ces trois approches sont légitimes et complémentaires.

Par goût, je privilégie la troisième en étant conscient de mes limites et mais en étant aussi persuadé d’être dans l’esprit de Richard Wagner. Celui-ci en effet souhaitait que son œuvre ne soit pas reléguée dans un musée que l’on vient visiter religieusement mais puisse réellement influencer ses spectateurs et auditeurs sur les plans émotionnel, intellectuel et spirituel.

Une œuvre musicale et théâtrale n’existe que par sa représentation liée à une interprétation  » ici et maintenant  » par un chef d’orchestre, des musiciens, des chanteurs et un metteur en scène. Elle est ensuite reçue par des spectateurs plus ou moins réceptifs ou informés et il y aura donc toujours un écart entre ce que l’auteur a voulu dire, ce qui a été représenté et l’effet final sur le public. L’œuvre échappe donc en partie à son créateur et c’est ce qui, paradoxalement, la rend toujours vivante.

C’est dans cet esprit je vous propose une approche du rôle de l’amour dans la Tétralogie à partir de ses figures essentielles.

Cet exposé, sera divisé en deux parties inégales : la première, la plus longue, analysera ce rôle et ces figures dans chacun des quatre drames qui composent la Tétralogie et la deuxième proposera une synthèse en forme de conclusion.

 

Introduction

Tout d’abord deux citations pour poser le sujet :

Scène 1 de l’Or du Rhin, dialogue Woglinde et Wellgunde :

 » Seul qui de l’amour refuse la force, seul qui de l’amour bannira le plaisir; seul celui-là se conquiert le charme contraignant l’or à devenir anneau « 

« Aussi sommes-nous sans crainte car tout ce qui vit veut aimer. Nul ne veut fuir l’amour « 

Correspondance de Wagner à Liszt en 1848 dans le cadre d’un dialogue sur la foi et l’espérance :

« J’ai la foi en l’avenir du genre humain, et je la fonde simplement sur un irrésistible besoin. J’ai réussi à considérer dans leur essence les phénomènes de la nature et de l’histoire avec tant d’amour et de liberté d’esprit, que je n’ai rien trouvé de mal en eux si ce n’est le manque d’amour (lieblosigkeit). Et ce manque d’amour je n’ai pu me l’expliquer que comme un égarement, qui de l’inconscience naturelle, nous conduira à la conscience de l’unique et sublime nécessité de l’amour. Acquérir cette notion et la mettre en pratique, c’est la tâche du monde …  » puis il ajoute plus loin «  L’absence d’amour est pour le genre humain l’état de souffrance : cette souffrance nous saisit aujourd’hui d’une étreinte puissante et torture ton ami de mille blessures brûlantes. Mais vois : c’est par elle que nous reconnaissons l’admirable nécessité de l’amour ; nous l’appelons, nous le saluons avec une intensité de désir que seule rend possible cette douloureuse expérience … « 

Ces deux citations résument parfaitement l’essentiel de la trame de la Tétralogie : le besoin absolu d’amour, l’incapacité à aimer réellement et les drames que cela induit, l’amour comme espoir et projet de refondation.

Nous allons parcourir les quatre drames à partir de cette grille de lecture.

L’Or du Rhin

Sous-titre : Le renoncement à l’amour comme faute originelle

Un double événement est à l’origine du drame qui se terminera par le Crépuscule des Dieux : les deux renoncements à l’amour d’Alberich et de Wotan qui vont se conjuguer pour aboutir à la tragédie finale et à la fin d’un monde.

Il est intéressant d’analyser ces décisions fondatrices, car elles illustrent, malgré leurs causes opposées, la Lieblosigkeit ou manque d’amour évoqué en introduction.

Le renoncement d’Alberich est le plus connu et le plus évident. Il est peut-être aussi le plus excusable car il intervient en raison de la frustration et de l’humiliation que lui font subir les filles du Rhin. Certes le Nibelung est répugnant, grossier et peu désirable, mais l’attitude des trois gardiennes de l’or est profondément cruelle. Apprenties sorcières, elles récolteront ce qu’elles ont semé. Alberich ne cherche pas uniquement l’amour physique (il le trouvera par ailleurs en soudoyant une femme pour concevoir Hagen) mais il veut être aimé pour lui-même comme le montre le déroulement de la première scène de l‘Or du Rhin. C’est donc par défaut que le nain renonce à l’amour et trouve un objet de substitution dans l’or.

A ce propos, il semble que Patrice Chéreau ait commis un contresens en représentant dans sa mise en scène à Bayreuth les filles du Rhin comme des prostituées ; elles ne se comportent en effet absolument pas comme telles (sauf à vouloir faire fuir le client !)

Le cas de Wotan est différent. S’il choisit le pouvoir symbolisé par la construction du Walhalla, c’est par lassitude et ennui, non par frustration. Comme il le déclare à Brünnhilde dans l’acte II de la Walkyrie :  » Quand le plaisir du jeune amour se fana pour moi, mon cœur aspira au pouvoir : poussé par la fureur de désirs impérieux, je me suis conquis le monde « . C’est ce qu’il dit également à Fricka lors de la scène 2 de l’Or du Rhin quand celle-ci lui reproche son infidélité :  » Changement et variété qui vit les aime, et c’est pourquoi je ne puis me passer du jeu.« 

La déesse le traite alors de  » Liebloser « , être sans amour, ce qui provoque une réplique qui se veut définitive :  » Pour te gagner comme épouse, j’ai risqué un de mes yeux « . Mais l’a-t-il vraiment fait par amour, ou déjà par goût du pouvoir. En effet, la construction de la demeure des dieux n’est que la conséquence d’un premier choix et d’un premier renoncement, concrétisés par l’accès au savoir auprès de la source de la sagesse et par l’accès à la souveraineté par la taille d’une lance dans le frêne du monde (Yggdrassill) sur laquelle seront gravées les runes constitutives des lois divines. Le mariage avec Fricka qui symbolise l’immuabilité des lois, garantie de la pérennité du pouvoir, est-il alors un mariage d’amour ou un mariage politique ? Sans doute les deux mais l’amour est passé et la politique l’a emporté.

Wotan et Alberich ont donc, pour des raisons opposées, brisé l’équilibre d’un monde harmonieux. Le renoncement à l’amour du Nibelung est explicite et définitif alors que le dieu croit encore pouvoir ruser et concilier puissance et amour. Il s’agit d’une illusion et très rapidement il se transformera contre son gré en briseur d’amour.

Avant de clore ce chapitre, nous aurons une pensée pour le pauvre Fasolt, amoureux transi de Freia et première victime de la malédiction. Lui aussi est humilié et frustré mais ne peut accéder à la compensation matérielle que son frère sans pitié lui refuse. Il est puni pour avoir aimé sans espoir et le moment où le regard de la déesse de l’amour lui est ravi par l’anneau constitue un raccourci saisissant du drame.


La Walkyrie

Sous-titre : L’amour brisé

La première journée de la Tétralogie va illustrer trois figures de l’amour : l’amour passion de Sieglinde et de Siegmund, l’amour compassion de Brünnhilde pour le couple des Wälsungen et l’amour filial entre Wotan et Brünnhilde. Mais ces amours sublimes ne résisteront pas à la Lieblosigkeit qui obligera Wotan à les briser.

L’amour passion de Sieglinde et de Siegmund est un amour fondé sur le désir mais aussi sur la reconnaissance d’une identité commune :

 » Toi que j’ai contemplé aujourd’hui pour la première fois, mes yeux t’ont déjà vu  » déclare Sieglinde lors de la scène trois du premier acte et Siegmund lui répond  » Un rêve d’amour me le rappelle aussi : dans un délire brûlant, je t’ai déjà vu « .

Au delà de la fraternité de sang qui peut expliquer ces souvenirs, ce dialogue met en exergue un amour naturel et instinctif dont l’évidence s’impose par sa force même. Nous sommes ici à l’opposé de l’amour conventionnel, dans tous les sens du terme, entre Wotan et Fricka. La violation des lois sur l’adultère et l’inceste que rappellera la déesse lors du deuxième acte n’est pas un plaidoyer anarchiste mais symbolise l’élan spontané d’un amour idéal que rien ne peut et doit arrêter. C’est ce qui est exprimé dans le dialogue entre Wotan et Fricka. Interpellé ainsi par sa femme : Quand donc a-t-on pu voir des jumeaux s’aimer charnellement?

Le dieu rétorque : Aujourd’hui, tu l’as vu… Fais ainsi l’expérience de ce qui arrive de soi-même, même si cela ne s’est encore jamais produit !…Ces êtres s’aiment : c’est pour toi d’une clarté aveuglante. Cet amour ira au bout de sa logique et Siegmund refusera la gloire du Wahalla pour rester auprès de sa compagne jusqu’à la mort.

L’amour de Brünnhilde pour Siegmund et Sieglinde est le produit direct de l’amour du couple de jumeaux. Il va bousculer toutes les stratégies mises au point comme l’exprime la Walkyrie dans son dialogue avec son père quand elle évoque le refus du Wälsung de la suivre au Wahalla: « j’ai vu son regard, j’ai entendu ses paroles, j’ai perçu la détresse sacrée du héros « 

Nous avons une situation extraordinaire où l’amour passion se transforme en énergie créatrice d’amour compassion.

L’amour filial entre Wotan et Brünnhilde est la troisième figure de l’amour dans cet opéra. C’est pour lui que Brünnehilde accepte dans un premier temps les ordres de son père, c’est également en son nom qu’elle lui désobéit en soutenant Siegmund, comme elle le dit lors du troisième acte :  » je n’ai guère de sagesse mais je savais pourtant l’essentiel ; tu aimais le Wälsung ! »

C’est enfin en se référant à lui qu’elle fera fléchir Wotan qui adoucira sa punition.

Wotan aime profondément sa fille, mais c’est un être déchiré, faible et déjà vaincu qui vient la punir. Miné par le manque d’amour, il est incapable de générosité et exprime son égoïsme et son amertume dans les deux passages suivants des scènes 2 et 3 du troisième acte :

 » C’est uniquement par mon vouloir que tu existais : contre moi pourtant tu as fait acte de volonté… « 

 » T’imaginais-tu si facilement avoir conquis l’enivrement de l’amour là où une brûlante douleur m’envahissait le cœur, là où une atroce détresse me faisait éprouver la rage, pour l’amour d’un monde, de faire tarir dans mon cœur torturé la source de l’amour ?… « .

Comme le dit Guy de Pourtalès,  » Wotan est le lieu même de la tragédie humaine  » et on pourrait ajouter que cette tragédie humaine est directement en lien avec la difficulté à aimer réellement. C’est en raison de cette Lieblosigkeit que le dieu va briser les trois figures idéales de l’amour représentées dans la Walkyrie.

Siegfried

Sous-titre : Le triomphe apparent et temporaire de l’amour

Le jeune Siegfried arrive à l’âge adulte sans avoir connu l’amour. S’il reconnaît à Mime le fait de l’avoir nourri et instruit, il lui dénie toute forme d’amour. Son instinct lui a permis de comprendre que le Nibelung n’avait aucune affection pour lui et le Wälsung va jusqu’à lui préférer les animaux sauvages de la forêt pour se trouver un compagnon sincère.

Sa soif d’amour s’exprime avec naïveté et spontanéité : Il le perçoit à partir de ce qu’il observe dans la nature et du comportement des animaux qu’il décrit ainsi dans la scène 1 du premier acte : « Les chevreuils reposaient par couple, et même les renards et loups farouches : le mâle apportait la pâture au gîte, la femelle allaitait les jeunes. J’ai bien appris là ce que l’amour peut être et je n’ai jamais enlevé les jeunes à leur mère« . Il exprime ici une conception naturaliste de l’amour : il n’y a pas de règle ni de convention, l’amour ne se décrète pas, mais se vit dans l’évidence de sa force instinctive et vitale.

Que le jeune homme apprenne où trouver l’amour par le chant d’un oiseau conforte symboliquement le lien puissant entre la nature et le sentiment. Le réveil de Brünnhilde est un hymne à cet amour comme force naturelle qui va tout emporter sur son passage.

Siegfried va passer de l’ombre du manque d’amour qui l’a accompagné pendant son enfance et son adolescence à la lumière éblouissante de la passion qui le fera un temps perdre pied et connaître la peur. C’est en évoquant le souvenir de sa mère qu’il reprend courage et éveille la Walkyrie. Il fait ici un apprentissage accéléré de toutes les dimensions de l’amour.

Brünnehilde répond à cet amour mais lui donne dans un premier temps un sens différent, comme l’aboutissement d’un long cheminement qu’elle exprime ainsi : « je serai ton propre moi, si tu m’aimes dans ma béatitude… Ce que tu ne sais pas, je le sais pour toi : pourtant, si j’ai cette science, c’est uniquement parce que je t’aime !

O Siegfried ! Siegfried ! Lumière triomphante ! je t’ai toujours aimé car la pensée de

Wotan ne s’est révélée qu’à moi seule! « 

Par contraste, Siegfried reste sur le registre de la spontanéité dans sa réponse :

 » Quel son merveilleux rendent tes paroles: mais le sens m’en demeure obscur. Je vois clairement l’éclat de ton regard, je sens la tiédeur de ton souffle ; j’écoute suavement le chant de ta voix: mais ce que tu me dis par ce chant, dans mon étonnement, je ne le comprends pas ! « 

Nous avons ici la rencontre d’un amour instinctif avec un amour mûri reposant sur un savoir et un projet, qui n’est autre que celui que Wotan ne peut lui même réaliser. La passion de Siegfried va balayer les réticences et les scrupules de Brünnhilde qui va abandonner sa réserve et se précipiter corps et âme dans un amour total en brûlant ce qu’elle vénérait :

 » Crépuscule des dieux, monte de l’abîme ! Nuit de l’anéantissement, descends en brouillards ! L’étoile de Siegfried brûle en ce moment pour moi. « 

Nous assistons ici au triomphe absolu de l’amour naturel et spontané libéré du poids du passé. Mais il s’agit d’un triomphe apparent et provisoire car cette force qui paraît irrésistible s’est construite sur une faiblesse dont les héros n’ont pas conscience et qui se révélera dans la dernière journée du drame.


Le Crépuscule des dieux

Sous-titre : l’amour comme projet de refondation du monde

L’amour triomphant de Siegfried et de Brünnhilde va se briser lors de la troisième journée du Ring et cet échec va provoquer la fin d’un monde.

Il y a deux façons d’expliquer ces événements. L’explication par des causes extérieures : la société du pouvoir et du mensonge ne peut que s’opposer à un amour total et sans arrière pensée et celui-ci sera anéanti par un complot concrétisé par le philtre magique.

L’autre explication peut compléter et enrichir la première : l’amour entre les deux héros est fragile et cette fragilité est due à certaines caractéristiques des deux personnages :

– Brünnhilde passe instantanément du statut divin à la position de simple mortelle.

Elle est certes très éprise de Siegfried mais elle n’a pas abandonné sa fierté de walkyrie. Devant l’évidence de la trahison de son amant, elle réagit avec une violence et une haine hors du commun. Plutôt que de chercher à comprendre, voire à admettre son infortune, elle va mettre en œuvre une vengeance qui détruira l’objet de son amour. Son orgueil se révèle également quand elle refuse de rendre l’anneau à sa sœur Waltraute qui vient la supplier. Elle donne à cet objet une valeur excessive et confond le symbole et la réalité, le matériel et le spirituel. Aveuglée par sa passion, elle perd ici sa lucidité qu’elle ne retrouvera qu’à la fin de l’ouvrage.

– Siegfried est certes en apparence victime d’un philtre magique mais celui-ci n’est-il pas le symbole de son inconstance et de sa façon d’être ? Comme nous l’avons vu dans la deuxième journée, le Wälsung, avant de trouver la passion avec la fille de Wotan, a vécu sans amour filial ou amical. Cette carence le pousse à rechercher partout l’amour qui lui a cruellement fait défaut pendant la première partie de sa vie. Siegfried n’est pas consciemment infidèle quand il s’éprend de Gutrune, mais il est uniquement dans l’instant et dans l’instinct.

Sans l’apprentissage et la connaissance que pouvait lui apporter l’amour sous toutes ses formes, il ne peut construire une relation profonde et durable. Lui aussi est victime de la Lieblosigkeit !

La mort de Siegfried va rendre à Brünnhilde toute sa lucidité :

 » Il fallait que le plus pur me trahit, pour qu’une femme accédât à la connaissance ! Sais-je à présent ce qui est profitable ? Tout, tout, je sais tout et tout est clair à présent pour moi ! … »

Elle rend ensuite hommage au héros avant d’embraser le bûcher et de s’y précipiter. La dernière parole du drame est prononcée par Hagen : « Zurück vom Ring  » (laissez l’anneau) et seul le sublime thème de la rédemption par l’amour clôture la Tétralogie.

Dans un premier temps, Wagner avait confié à Brünnhilde le soin de donner le sens ultime de l’œuvre dans les termes suivants :

 » La race des dieux a passé comme un souffle, le monde que j’abandonne est désormais sans maître : le trésor de ma science divine, j’en fais part à l’univers. Ni la richesse, ni l’or, ni la grandeur des dieux ; ni maison, ni domaine, ni pompe de rang suprême : ni les liens fallacieux de tristes conventions, ni la rigoureuse loi d’une morale hypocrite : dans la douleur; comme dans la joie, seul nous rend bienheureux l’Amour « .

Il s’agissait d’un message explicite, largement influencé par la philosophie de Feuerbach, et qui prônait un changement révolutionnaire de la société. La fin par le thème de la rédemption est plus énigmatique. Certes l’amour apparaît comme l’horizon indépassable pour un monde meilleur, mais le contenu de cet amour et les moyens d’y parvenir restent dans l’ombre, ce qui peut nous faire douter du succès de cette utopie.

Synthèse et conclusion

D’après notre analyse, l’amour apparaît véritablement comme le fil conducteur du drame. Il est à son origine et à sa conclusion, il constitue à la fois le problème et la solution.

Le problème, c’est la Lieblosigkeit dont les causes sont multiples : lassitude, ennui, frustration, humiliation, égoïsme, instrumentalisation (l’amour n’est plus une fin en soi mais un moyen pour satisfaire une ambition). Ce manque d’amour ou cette incapacité à aimer pleinement provoque des cercles vicieux dans lesquels les causes et les effets s’enchevêtrent : si Siegfried est incapable de fidélité à son serment, c’est qu`il n’a pas appris dans sa jeunesse à aimer et à être aimé ; si Wotan sacrifie aussi facilement ses enfants à la raison d’état, c’est parce qu’il préfère l’amour du pouvoir à l’amour de ses proches.

La solution radicale que nous propose Wagner a priori, c’est l’amour naturel, instinctif qu’incarnent notamment Siegmund et Sieglinde. Amour qui n’a besoin ni de loi, ni de contrat, qui peut même s’opposer aux règles sociales en vigueur, et qui s’impose par la force de son évidence. Ici s’opposent clairement, nature et culture, instinct et raison, liberté et contrainte. C’est cet idéal que devait incarner Siegfried avec l’échec que l’on connaît.

Mais la pensée du compositeur a évolué pendant la conception de son œuvre. La figure héroïque et centrale de Siegfried, avant garde d’une humanité nouvelle et libre, a fait place à la figure d’un Wotan « humain, trop humain », déchiré par des aspirations contradictoires, vaincu par ses faiblesses et acceptant son anéantissement.

L’espoir d’un monde meilleur fondé sur l’amour réside dans le personnage de Brünnhilde. Son évolution dans le drame illustre ce que pourrait être cette refondation : elle dépasse en effet la contradiction entre la sagesse et l’amour, posée au départ de l’œuvre. Savoir et sentiment, mémoire et spontanéité, ne s’opposent plus mais au contraire se complètent pour aboutir à un amour humain à la fois libre et lucide.

Cet apprentissage, elle l’a débuté avec l’amour filial de son père comme elle l’exprime dans le troisième acte de la Walkyrie :

 » C’est intimement attaché à toi qui m’as mis cet amour dans le cœur et à ta volonté qui m’a associée au Wälsung, que j’ai bravé ton ordre « .

Elle l’a complété dans le sentiment de compassion qu’elle a éprouvé pour Siegmund et Sieglinde et l’a achevé dans la passion qu’elle a vécu jusqu’à la mort avec Siegfried. Elle a réalisé une véritable initiation spirituelle par l’amour. C’est par ses expériences successives et complémentaires de l’amour filial ou philia, de l’amour passion ou éros et de l’amour compassion ou agape, qu’elle acquiert la sérénité à la fin du Crépuscule des dieux.

Le projet de refondation qu’elle propose semble toujours pertinent : l’amour peut être rédempteur, à condition que ses différentes dimensions, éros, philia et agape, s’enrichissent réciproquement.

Wagner a raison, l’amour ne se décrète pas, il se construit.

 

logo_cercle rw  FM in WAGNERIANA ACTA  2005 @ CRW Lyon

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