Section IIIUne Oeuvre

L’œuvre musicale de Richard Wagner est composée d'opéras ou “drames musicaux” allant des “Fées” (Die Feen) à “Parsifal”. Une présentation détaillée de chacune de ces œuvres majeures est ici associée à un ensemble d'articles thématiques, replaçant celles-ci non seulement dans le contexte de sa vie personnelle mais également dans son contexte social, économique et culturel. Cette section regroupe également l'ensemble des œuvres musicales (hors opéra) et son œuvre littéraire.

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UNE APPROCHE SÉMIOLOGIQUE DE LA TÉTRALOGIE

ONOMATOPÉES, ÉTYMOLOGIE, ALLITÉRATIONS :
IMPORTANCE ET PORTÉE DU VOCABULAIRE ET DES SONS DANS “LA TÉTRALOGIE”

par Nicolas CRAPANNE

Pour composer le poème en vers de La Tétralogie, Richard Wagner puise son inspiration dans les sagas (sögur) nordiques du moyen-âge (principalement la Völsunga saga, écrite en prose au XIIème siècle, elle-même compilation de plusieurs légendes orales et de poèmes plus anciens qui ne nous sont pas parvenus) ainsi que de la Chanson des Nibelungen (ou Nibelungenlied en allemand), la version continentale du poème nordique.

Afin de rendre au mieux l’aspect archaïque de ses vers, notre poète-dramaturge a recours à tout un vocabulaire spécifique ainsi qu’à des formules littéraires qui en rendent la traduction française extrêmement complexe. Pourtant, dans l’œuvre wagnérienne, chaque mot comme chaque note a une place qui lui est propre, évocatrice, et qui prend pleinement son sens en accord avec la musique. Le mot “poème” prend ici tout son sens.

 

CRIS ET ONOMATOPÉES

Wagner avait déjà usé de telles formules dès Le Vaisseau Fantôme. On pense à la Ballade de Senta (“Johohohoe”) ou bien au chœur des timoniers (“Hojohe! Hallojo! Hojohe!”)

Dans La Tétralogie, l’auteur en pousse plus loin l’utilisation en attribuant à chaque personnage un « cri » qui lui est propre, caractéristique de son état ou de ses émotions. Le cri, souvent sous la forme d’une onomatopée, devient ainsi l’apanage des héros de La Tétralogie, caractérisant ainsi toute une gamme de sentiments, d’états, de manifestations physiques et/ou psychiques.

Ainsi l’ondoiement dans les profondeurs du fleuve pour les Filles du Rhin qui est chanté dans les toutes premières mesures de L’Or du Rhin par Woglinde (“Weia! Waga! Woge, du Welle! walle zur Wiege! Wagalaweia! Wallala weiala weia !”), se résume à une succession des mot qui en eux-mêmes n’ont strictement aucune signification, mais qui, dérivés de « die Welle » (la vague) ou bien « die Woge » (la lame) évoquent bien les évolutions des naïades dans leur environnement aquatique.

Et ce principe sera appliqué à tous les personnages au fur et à mesure que se déroule sur scène et devant nous le grand livre de La Tétralogie : l’exhortation au combat des fières Walkyries (le célèbre “Hojotoho” !), l’effort physique de Siegfried forgeant l’épée Notung (“Hoho ! Hohei !”), la haine de Hagen (“Hoïho ! Hoïhohoho !”) ou bien encore la lamentation de Wotan (“Weh !”), un mot qui par sa sonorité appuie encore plus l’impression de pesance du malheur (“Weh” en allemand signifie “hélas”, “aïe” mais également “malheur”, “misère”)

Et comme toujours, Wagner, le compositeur, double l’impact des mots par une orchestration qui amplifie ainsi leur portée significative : aux cordes, les ondulations des naïades, aux cuivres sourds, l’appel à la haine de Hagen.

 

ÉTYMOLOGIE

Wagner se devait naturellement d’utiliser dans ses poèmes les noms des héros des sagas nordiques très récemment redécouvertes par le peuple allemand. Pourtant, sa fidélité n’est pas à toute épreuve et il navigue sur le flou des différentes versions retrouvées de ces traditions initialement orales pour les modifier et les incorporer à son texte poétique dans une logique correspondant plus aux besoins du poème qu’aux légendes tardivement imprimées.

A Sigurd, Wagner préfère le nom de Siegfried (de “Sieg”, la victoire et de “Friede”, la paix), Loki devient Loge (proche de “Lüge”, le mensonge, d’autant plus compréhensible lorsque l’on connaît le caractère roublard du dieu du feu),  les filles du Rhin sont autant de dérivations des termes propres aux ondoiements du fleuve (Woglinde, de « die Woge  », Wellginde, de « die Welle », Flosshilde, de « der Fluss »).

Ne reculant devant aucune complexité, Wagner se sert d’une racine commune “Walr” (archaïsme tiré de l’ “Urdeutsch”, langue germanique ancienne) signifiant approximativement “les guerriers morts” – pour décliner toute une gamme de personnages voire de lieux qui auront à leur base cette identité commune. Erda, la déesse de la terre nourricière, est dénommée par Wotan comme l’”Ur-Wala” (Ur : à l’origine) ; Wotan nomme son burg le “Walhalla” (Die Halle : la grande salle) ; la “Wal-kyrie” est celle qui choisit les héros morts sur les champs de bataille (de “küren” : choisir) ; l’une des sœurs de Brünnhilde, sera même Waltraute (“trauen” : en qui l’on place sa confiance)….

Après tout, et devant la première page blanche (d’une épopée qui devait durer seize heures) qu’il lui restait à écrire, Wagner pouvait bien se permettre toutes les fantaisies possibles ; aucun étymologiste n’aurait pu le contredire, son univers lui appartenait tout entier. Il pouvait donc tout créer, et cela de manière la plus libre possible !

 

ALLITÉRATIONS

Les allitérations font partie intégrante du jeu de vocabulaire et de grammaire employé dans la composition des quatre poèmes que forme le Ring.

Par l’emploi et la répétition de certaines sonorités tantôt douces, tantôt heurtées, Wagner caractérise le mode d’expression de ses héros ainsi que leurs sentiments au moment où ils déclament. Que l’on en juge par quelques exemples : le chant du printemps de Siegmund au premier acte de La Walkyrie, empreint de suavité et de sensualité (“Winterstürme wichend dem Wonnemond…”), le noir mystère d’Alberich dans son “Nacht und Nebel”, le monologue qui ouvre le deuxième acte du Crépuscule des Dieux, tout comme la veulerie et la convoitise de celui-ci dans son “Hehe! ihr Nicker! wie seid ihr niedlich, neidliches Volk !” dans la première scène de L’Or du Rhin.

 

Rien n’est laissé au hasard dans la composition du livret de La Tétralogie, moins encore que dans toute composition précédente, ce qui prouve l’importance que Wagner apportait aux mots dans la composition de ses livrets… mais également de l’humour qui a dû nécessairement accompagner les heures qu’il passa à travailler sur l’élaboration de ceux-ci.

 

NC

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