Section IIIUne Oeuvre

L’œuvre musicale de Richard Wagner est composée d'opéras ou “drames musicaux” allant des “Fées” (Die Feen) à “Parsifal”. Une présentation détaillée de chacune de ces œuvres majeures est ici associée à un ensemble d'articles thématiques, replaçant celles-ci non seulement dans le contexte de sa vie personnelle mais également dans son contexte social, économique et culturel. Cette section regroupe également l'ensemble des œuvres musicales (hors opéra) et son œuvre littéraire.

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UNE APPROCHE SYMBOLIQUE DE LA TÉTRALOGIE

par Bernard REYDELLET

 

Lorsqu’on considère les études consacrées à la gigantesque Tétralogie de l’Anneau du Nibelung, on est frappé de constater que les interprétations, explications, voire même déformations, foisonnent, sans pour autant épuiser le contenu du sujet. Les interprétations psychologiques, politiques, sociologiques, psychanalytiques, etc. permettent toujours d’entrevoir une partie ou une dimension de l’œuvre, mais bien souvent au détriment d’autres aspects du drame. Si on n’y prend garde, on risque beaucoup plus d’appauvrir la compréhension du spectateur en la focalisant sur un point précis que de l’enrichir en lui permettant d’effectuer une synthèse. Notre démarche cherche à éviter ce risque en utilisant l’explication et l’illustration par le symbole qui permettra de synthétiser les divers aspects du drame en une seule formulation.

 

Le symbole, clé initiatique

Avant d’aller plus loin, il s’agit de bien clarifier les choses et de définir avec précision ce que nous entendons par le terme de symbole qui est aujourd’hui utilisé sous diverses significations quelquefois opposées. A l’origine, le symbole est un signe de reconnaissance, en général une pièce de poterie brisée en deux morceaux, qu’échangeaient les commerçants de l’Antiquité grecque pour signifier leur accord sur les termes d’un marché. Au moment de la livraison de la marchandise, la reconstitution du morceau initial attestait de l’accord conclu auparavant entre les protagonistes du marché.

Il nous faut donc retenir que le symbole est un signe de reconnaissance, un objet qui permet de retrouver certains éléments de notre système de référence habituel, surtout lorsque nous sommes en terre inconnue. C’est un peu comme une clé qui permettra, dans le cas qui nous intéresse, de déclencher certains rouages secrets dans l’esprit et le cœur des humains que nous sommes. On peut déjà constater qu’en utilisant cette comparaison (clé, rouage) nous nous servons d’une part d’un symbole, et d’autre part d’une comparaison, ou mieux, d’un raisonnement « par analogie ». Voilà donc découvert le mode de pensée sans lequel le symbolisme reste un discours totalement gratuit et sans intérêt pédagogique.

Le raisonnement par analogie se fonde sur la découverte d’une forme commune (au sens le plus large du terme) entre le sujet étudié, quelle que puisse être sa nature, et le symbole utilisé, en général un objet matériel. Il donne parfois du fil à retordre aux esprits modernes, trop souvent purement analytiques et déductifs. Il est aussi l’objet de moqueries de la part de certains scientifiques. Mais, n’en déplaise à ces derniers, il est le fondement de la pensée magique naturelle et souvent unitaire, pensée qui forme le point de départ, la substance initiale de toutes les formes de civilisation connues.

Développons un exemple wagnérien pour illustrer notre propos. La lance de Wotan est un objet matériel qui se caractérise par deux traits essentiels : l’acuité de sa pointe, sur laquelle nous reviendrons, et son aspect longiligne que nous allons utiliser dans un raisonnement analogique. Ce dernier caractère lui permet, une fois plantée dans le sol, de matérialiser la verticale nadir-zénith ; inconsciemment, cette verticale nous incite à « pointer » notre regard vers le haut, vers le point du ciel obtenu par prolongement de cette ligne. Nous pressentons alors que, dans le ciel où les étoiles nous paraissent comme autant de points fixes, il doit exister un point fixe absolu, invisible sous la lumière aveuglante du soleil qui fixe notre attention sur les apparences du monde, mais marqué la nuit par le scintillement d’une étoile autour de laquelle tournent « et le ciel et les étoiles » pour reprendre une formule célèbre du poète Dante.

En terme de raisonnement préscientifique, le symbole de la lance semble lié à l’axe de rotation de notre univers, « l’axis mundi » des Anciens, et par là-même nous pressentons que les apparences tourbillonnaires de notre monde ne forment que l’écorce de celui-ci. La lance devient alors un moyen d’échapper au caractère transitoire et éphémère des apparences, un moyen de se recentrer sur l’essence de l’univers, le pivot central de la construction cosmologique.

Pour confirmer cette interprétation, nous constatons que cette lance ajustement été tirée du « Frêne du monde », autre forme symbolique de l’axis mundi. De plus, elle porte les runes des pactes et des traités, comme si, en gravant sur son bois, on pouvait mieux fixer les lois et les détacher des apparences tourbillonnaires du monde périphérique. En tenant sa lance, en se tenant à sa lance, Wotan se ressource à la partie fixe de l’univers, il prend appui sur l’axe du monde pour légiférer et régenter son fonctionnement. Malheur à lui s’il fait une fausse manœuvre, car plus solide est le point d’appui, plus dur sera le choc en retour!

On peut constater sur cet exemple que l’application du raisonnement analogique aboutit souvent à des raccourcis de pensée tout à fait fulgurants tel que : Lance de Wotan – Axe du Monde. Raccourcis souvent choquants pour notre intellect analytique, mais qui provoquent, lorsqu’ils nous semblent justes, une sorte de « flash psycho-intellectuel », l’impression d’avoir « tout compris » sur le sujet concerné, sans pourtant pouvoir expliciter clairement, ni les tenants, ni même les aboutissants de notre pensée.

Dans le monde mythologique wagnérien, ce mode de perception et de compréhension est évidemment fondamental pour une œuvre qui dépasse visiblement la seule analyse logique. Cet effet psychologique sera d’autant plus fort que la musique, véritable magie sonore, est là pour nous « enchanter », nous mettre dans des conditions psychologiques favorables. Il est tout aussi évident que l’auteur de ce monde, le fantastique créateur qui avait élu domicile dans l’âme d’un petit homme nommé Richard Wagner, usait abondamment de ce mode d’explication ! Il est donc indispensable d’aborder l’Anneau du Nibelung munis de cet outil symbolique pour enrichir un tant soit peu notre compréhension de cette œuvre.

Au passage, on notera la subtile mais fondamentale distinction qui existe entre l’image et le symbole : l’image est plus analytique, plus détaillée, presque plus intellectuelle que le symbole; elle cherche à ressembler le plus parfaitement possible à la réalité qu’elle est censée représenter et former un double de celle-ci. Le symbole, au contraire, simplifie, schématise, pour tirer les grandes lignes de la réalité considérée, pour essayer d’atteindre une réalité d’ordre supérieur. Ainsi, l’image d’une lance peut comporter de nombreux détails correspondant à une lance précise, construite suivant des proportions bien définies, comportant des décorations spéciales, etc. Le symbole de la lance peut être tracé, lui, en quelques traits, et suggérer l’idée de la lance, bien plus que montrer une lance particulière.

En résumé, il existe dans le symbole un dépouillement, souvent de nature géométrique, qui le rend plus intemporel, donc moins marqué par notre subjectivité propre; c’est à l’imagination du spectateur, en utilisant l’analogie, qu’il appartient de rendre substantielle cette simple structure géométrique. Autrement dit, le symbole, bien plus que l’image, parle au spectateur un langage incomplet qui l’oblige à s’engager personnellement pour donner un sens à ce qu’il observe. L’image génère trop souvent la passivité, le symbole appelle l’activité par la réflexion personnelle. Il permet donc au spectateur de se retrouver dans son univers subjectif, à partir d’un élément objectif. Aussi, nul doute que l’intention symbolique, dans le sens que nous venons d’étudier, figure explicitement dans le contexte philosophique qui régnait dans l’esprit de Richard Wagner quand il écrivait l’Anneau du Nibelung.

 

Les choix fondamentaux

Si le symbole semble une voie prometteuse pour l’étude de la Tétralogie, diverses questions doivent d’abord être éclaircies :

  1. Quels objets devons-nous sélectionner comme symboles déterminants pour la compréhension de l’intention wagnérienne?
  2. Dans quel contexte les placer? Car le symbole est un peu comme une pièce de jeu d’échecs qui ne prend toute sa valeur qu’en position sur l’échiquier. Où donc trouver cet échiquier tétralogique qui nous permettra de mieux comprendre l’évolution du drame, les positions respectives des différents protagonistes, les rapports de force qui régissent cet univers ?

La réponse à la première question est, somme toute, assez simple, puisque peu d’objets interviennent explicitement dans le drame : l’or du Rhin, transformé plus tard en anneau par Alberich, la lance de Wotan, l’épée Notung et, à un rang qui apparaît comme plus secondaire, le Tarnhelm et le philtre d’oubli de Hagen. La seconde question mérite un peu plus de réflexion, mais, heureusement, la réponse est extrêmement simple : puisqu’il s’agit d’une œuvre à prétention visiblement universelle, l’échiquier tétralogique est tout simplement l’univers tétralogique !

 

La structure de l’univers tétralogique

Pour comprendre cette structure, il suffit d’écouter certaines discussions des protagonistes du drame. L’une des scènes les plus explicites dans ce domaine est le remarquable duo entre Mime et le Voyageur, lors du premier acte de Siegfried. Aux trois questions de Mime, le Voyageur fournit trois réponses qui structurent l’univers en trois strates, trois couches visiblement superposées. La première, la plus profonde, situe le Nibelheim dans les entrailles de la terre. La seconde, intermédiaire, situe les géants sur le dos de la terre, c’est-à-dire sur la surface de celle- ci. La troisième, la plus élevée, situe les dieux sur « la solitude sacrée des sommets ».

Nous sommes donc amenés à structurer notre carte tétralogique en trois zones : basse, intermédiaire, haute. Mais ce schéma reste encore incomplet car nombre de personnages n’y ont pas trouvé leur domaine.

Il est logique de situer les Hommes dans la zone intermédiaire, puisqu’ils sont pris entre le désir de puissance d’Alberich et les promesses d’éternité de Wotan. Deux races différentes se trouvent dans le monde intermédiaire, il y a donc deux territoires à délimiter. Pour cela nous allons faire appel à un schéma universel quaternaire fourni par la tradition pré-scientifique.

Les Anciens séparaient le monde manifesté en quatre domaines : celui de la Terre situé « en bas » qui correspond parfaitement au Nibelheim ; celui du Feu, situé au sommet de la manifestation et qui correspond sans ambiguïté aux lueurs solaires des dieux du Walhalla ; enfin, un monde intermédiaire placé sous le modèle de la fluidité, fluidité double puisqu’il était mis en correspondance avec l’élément gazeux, nommé symboliquement Air, et l’élément liquide nommé Eau.

Le caractère dual de cet espace intermédiaire convient donc parfaitement, reste à répartir l’Eau et l’Air entre les géants et les Hommes. Le déroulement de l’aventure de Siegfried vient y aider : lorsque le héros abat Fafner transformé en dragon, il le tue près d’une source voisine de Neidhöhle, la caverne où il s’était retiré. Le dernier des géants s’est donc spontanément placé sous le signe de l’Eau. Pour corroborer ce signe, nous constatons que c’est sous la conduite d’un oiseau, être aérien par excellence, que Siegfried continuera son chemin qui finira par le mener vers les Gibichungen et le monde des hommes. Ces derniers semblent donc devoir se situer sous le signe de l’Air. Ainsi, nous avons complété notre schéma en dédoublant la partie médiane en deux zones : La zone droite, placée sous le signe de l’Eau et où règnent les géants ; la zone gauche, placée sous le signe de l’Air et où sont les hommes.

Nous voilà en présence de quatre royaumes correspondant chacun à un élément et dans lequel nous avons placé les quatre espèces régnantes de l’univers tétralogique.

 

Correspondances

Ce tableau devient encore plus instructif si nous l’éclairons par diverses correspondances possibles avec certaines classifications mythologiques et psychanalytiques.

Ainsi, en reprenant le vocabulaire de Jung, on pourra placer le monde des Nibelungen sous le signe du Subconscient, règne des pulsions et des instincts, monde souterrain de « l’intérieur » absolu. Le monde des dieux sera celui du Conscient, de la lumière solaire et des aspirations au dépassement de soi. Quant aux deux mondes intermédiaires, ils seront placés sous le signe de l’Inconscient, en ce sens qu’ils assurent, au niveau de 1’individu, l’unité du sentiment de conscience (uni-conscient), sans que celui-ci en prenne réellement conscience (inconscient).

D’un côté, un être double : Fasolt et Fafner : l’un aspire à Freia, au monde du haut et à la lumière de l’éternelle jeunesse ; l’autre aspire à l’Or, à la possession et au pouvoir engendré par le trésor, tout ce qui caractérise le monde du bas. Dans les deux cas, il s’agit d’une expression individualisée d’un désir : nous placerons donc cette région sous le signe de l’Inconscient Individuel. Dans l’autre partie de l’Inconscient règne la multiplicité des hommes et des races ; ici, les deux aspirations précédentes vont s’exprimer dans deux clans : les Wälsungen et les Gibichungen. C’est donc le domaine de l’expression collective et non plus individualisée : pour cette raison, nous placerons cette région sous le signe de l’Inconscient Collectif.

Siegfried, dans son cheminement, passera de l’affirmation de sa personnalité propre, obtenue auprès de Fafner et sous le signe de la source, à l’affirmation de son rôle collectif de descendant des Wälsungen auprès de Hagen et des noirs Gibichungen.

Nous voilà arrivés à un schéma quaternaire qui permet de situer les protagonistes de la Tétralogie, tels des pièces, sur leurs cases respectives dans cette fabuleuse partie d’échecs cosmique que jouent Wotan et Alberich.

 

L’empire du milieu

Nous n’avons pas encore tout à fait rempli notre contrat ; certains personnages semblent « restés sur la touche » : où peut-on placer Erda, les Nornes, les filles du Rhin, le Rhin lui-même, ce Père primordial (s’il faut en croire les propos de ses filles !) Ici, c’est la tradition alchimique qui va venir à notre secours.

Affinant le schéma quaternaire fondamental des Anciens, les alchimistes, ces chercheurs insatiables affirmaient que les quatre aspects fondamentaux de la matière n’étaient que l’expression d’une nature plus profonde, une matière première (materia prima) essentielle qui aurait formé le substrat réel de la manifestation. Ils la nommaient fort logiquement la cinquième essence, ou quinte essence. Au symbolisme des quatre éléments, ils ajoutaient le Feu Fixe, cinquième état de la matière. Ce qualificatif un peu paradoxal permet de préciser les deux qualités essentielles associées à cet état : source ultime d’énergie, mais énergie infiniment stabilisée, figée dans le cœur secret de la matière. Le symbole animal le plus couramment utilisé était le serpent lové et endormi au sein même de la matière.

Où situer le royaume de ce Feu Fixe, si ce n’est au centre même de notre schéma, à égale distance des quatre royaumes puisque les quatre participent, peu ou prou, de son essence. Bien entendu, le régnant de ce royaume ne peut être que la Mère Universelle de l’Univers tétralogique, Erda, dormant d’un “sommeil sachant”. Rien ne serait sans elle, rien de ce qui fut, rien de ce qui sera ne lui est étranger puisqu’elle dort au cœur même de ce schéma cosmique,   légèrement en retrait du plan de la manifestation où se débattent hommes, dieux et nibelungen.

 

Le cordon ombilical universel

Pour la relier à ce monde dont elle est, finalement, la source obligée, il existe des intermédiaires, des media, dirions-nous dans notre jargon moderniste. Ils agissent comme des sas entre le monde éternel, hors du temps, où dort Erda, et le monde du temps qui s’écoule, même pour ceux qui s’efforcent de conserver l’immortelle jeunesse ! Dans le monde du temps, “tout ce qui existe doit un jour passer” pour reprendre le message qu’elle adresse à Wotan. Ce ne sera d’ailleurs pas la moindre des erreurs du dieu que de se croire éternel, hors de 1’emprise du temps, alors qu’il n’est qu’immortel : il perdure, traverse les époques mais évolue et donc, d’une certaine manière, vieillit !

Vers les espaces inférieurs, c’est le Rhin et les jeux aquatiques de ces filles qui assument ce rôle de sas, liquide primordial où gîte, secret, le trésor absolu, l’or du Rhin. Quel est donc le rôle de ce dépôt sacré que nul ne peut s’approprier sans danger pour lui, comme pour tout l’univers ? Il est là pour répandre, réfléchir et diffuser la lumière resplendissante du soleil levant dans les ténèbres des profondeurs des mondes inférieurs. Autrement dit, apporter à ces mondes inférieurs et obscurs l’espoir de la lumière éclairant la joie et l’insouciance de la jeunesse éternelle des naïades. C’est l’accès à cette nourriture essentielle que coupe Alberich en enlevant ce joyau, en le forgeant en anneau de pouvoir, en le transformant en outil de terreur et d’exploitation.

Vers les espaces supérieurs, c’est le fil des Nornes, auquel incombe ce rôle de communication ; sorte de cordon ombilical par lequel passent les pulsions du destin. Erda, éveillée par Wotan qui l’interroge sur l’avenir, lui dit : « Pourquoi n’interroges-tu pas les Nornes? Elles veillent et filent pour répondre à tes questions « .

Ce fil est donc le medium de communication que doivent utiliser les dieux pour recevoir eux aussi une autre nourriture essentielle : la compréhension des lois universelles qui permet l’acceptation du destin qui échoit à chacun. Refuser ce destin, vouloir à tout prix se libérer de toute contrainte, c’est forger un outil qui finira par briser l’axe même du monde et couper, simultanément, le cordon ombilical universel. On reconnaît ici le glaive Notung qui n’est que la matérialisation de la volonté propre de Wotan s’érigeant contre les lois universelles.

Autrement dit, entre Erda et le monde du bas, se trouvent l’or du Rhin et ses trois filles ; entre Erda et le monde du haut se trouvent le fil du destin et les trois Nornes.

Pour compléter notre structure, il nous faudrait trouver un emplacement pour les walkyries. Celles-ci apparaissent en fait « au cours de la partie » alors que notre schéma représente plutôt le monde tétralogique tel qu’il existe au début du drame. En outre, il va falloir distinguer le cas de Brünnhilde de celui de ses sœurs. En effet, au début du troisième acte de Siegfried, Erda ne reconnaît que la maternité de la seule Brünnhilde et non celle des autres walkyries : “J’ai conçu de Wotan une fille désirée”  Nous pouvons mettre cette fille avec les Nornes comme médiatrice entre le monde de la Mère et celui des dieux. D’ailleurs Erda, lors de cette scène, conseille à Wotan d’aller interroger sur l’avenir du monde celle qu’il a autrefois endormie. Quelle que puisse être la ou les origines des autres walkyries, elles seront nécessairement placées entre le monde des dieux et le monde des hommes, puisque appelées à servir de messagères des dieux auprès des combattants valeureux.

 

Le déroulement de la « partie »

Maintenant que nous sommes équipés de cet échiquier tétralogique, nous pouvons aborder le problème du déplacement des différentes pièces et suivre ainsi l’évolution dramatique sous un jour particulier. Comme le nom de l’œuvre l’indique, c’est le circuit de l’anneau qui doit, dans un premier temps, nous servir de point de repère.

Au commencement était l’or magique, gisant au fond des eaux primordiales. Nous le placerons donc au voisinage du centre inférieur de notre schéma. Alberich s’approprie ce médiateur de la lumière solaire, espérant bien convertir sa puissance en instrument de pouvoir sur ses frères. Par là même, il fausse les rapports entre le monde inférieur de l’ombre et des brouillards, et le monde supérieur de la lumière et de la clarté. Il enferme ses frères dans l’obscurité, leur ôte toute source de lumière et d’espoir, les plonge dans un désespoir générateur de haine envers les plans supérieurs.

L’or, brillant de mille feux, devient l’anneau de haine et d’obscurantisme! Au niveau symbolique, sa forme circulaire creuse, matérialise le cercle de haine qui étouffe la liberté de son porteur (n’a-t-il d’ailleurs pas refusé toutes les joies de l’amour !). Il figure aussi le véritable trou principiel qu’a creusé Alberich en privant les profondeurs de la lumière du soleil, que symbolise, par opposition, un disque plein. Au passage, on notera que la malédiction proférée par Alberich lorsqu’on le dépouille de l’anneau, ne fait que transférer ce cercle de haine aux porteurs ultérieurs de cet objet; elle n’en est que plus puissante puisque, bien malgré lui, elle ne s’appuie pas sur sa seule volonté.

Puis viennent Loge et Wotan qui vont accomplir, sous l’apparence d’un forfait, la première étape du parcours de l’anneau ; non pas des profondeurs de la terre aux sommets de la lumière comme le voudrait Wotan, mais vers Neidhöhle où Fafner le gardera sous le signe de l’eau. Siegfried, sur le conseil de l’oiseau, l’emporte avec lui sans même savoir ce dont il s’agit, et son cheminement est dès lors placé sous le signe évident de l’inconscience, ce qui coïncide avec la zone médiane traversée. Après un court séjour au doigt de Brünnhilde, il arrive enfin dans le monde des hommes sous le signe de l’air. Il est encore trop tôt pour regagner les profondeurs primordiales, ce que finissent par comprendre les filles du Rhin qui abandonnent leurs marchandages avec Siegfried juste au moment où celui-ci allait leur céder ! Car il doit encore passer par le quatrième élément, c’est-à-dire le feu du bûcher sacrificiel où se jette Brünnhilde. Notons que ce feu saura purifier sa matière de toutes les traces de l’industrie d’Alberich ; c’est donc dans un état originel retrouvé qu’il retourne dans les eaux du Rhin pour y assumer son rôle premier. Ainsi, le parcours de l’or est en conformité avec notre schéma. La succession des drames nous présente une « révolution » achevée : Feu-fixe – Terre – Eau -Air – Feu mobile – Feu-fixe.

 

L’axe horizontal du drame

Notre schéma montre à l’évidence l’existence de deux axes bien marqués :

L’axe horizontal, qui représente le cheminement qu’effectuera Siegfried, de la solitude des murmures de la forêt, à la collectivité du monde des humains, en passant par l’étape inévitable du couple qu’il vivra avec Brünnhilde. Nous avons ici un brillant résumé psychique de l’aven- ture humaine en toutes ses dimensions comme en toutes ses richesses.

Ce point de basculement du « un » au « plusieurs » par l’intermédiaire du « deux » que constitue la rencontre avec Brünnhilde mérite un intérêt tout particulier. Sur notre schéma cette rencontre se situe au milieu du parcours horizontal de Siegfried. En effet, le rocher de Brünnhilde, auprès duquel sommeillent les Nornes, est nécessairement situé dans la zone d’influence d’Erda. Il en a les deux caractéristiques essentielles : son caractère inaccessible aux êtres non prédestinés, et l’emprise du sommeil initiatique qui y règne. D’ailleurs, Brünnhilde, fille de Wotan et de la mère universelle, n’a-t-elle pas, tout naturellement, rejoint le royaume de sa mère, après que son père l’a endormie ‘? Autrement dit, l’ultime baiser du dieu ne l’aurait pas ravalée au niveau d’une simple femme mais l’aurait plongée dans le « sommeil sachant ».

Pour Siegfried, la découverte de « la belle au rocher dormant » va se faire au bout de trois prises de conscience :

– La découverte de la fièvre de l’or et de ses conséquences funestes chez Fafner qui lui permettra de ne pas attacher plus d’importance aux biens matériels qu’à cette terre qu’il laissera filer entre ses doigts devant les filles du Rhin.

– La découverte objective de la duplicité de son père nourricier, Mime, qui le libérera de tout sentimentalisme inutile, fondé sur les apparences et non sur l’amour véritable.

– La lutte, enfin, contre l’image du père autoritaire représentée par le Voyageur-Wotan ; ici, Siegfried se libère de la loi basée sur des traditions ancestrales et arbitraires.

Ainsi est-il devenu cet homme libre dont rêvait Wotan ! Ainsi affirme-t-il par trois fois sa personnalité, et trois fois par le combat et la victoire, grâce à Notung qui symbolise finalement la force de sa volonté propre. Cette arme est totalement débarrassée de toutes les traces de la volonté antérieure de Wotan, grâce à la destruction et à la régénération complète qu’elle a subie lors de la fameuse scène de la forge ! On comprend pourquoi Mime ne pouvait réussir dans cette entreprise : il ne songeait, lui, qu’à réparer l’acier, alors qu’il fallait oser braver les lois usuelles de la forge pour couler une arme nouvelle, une arme d’une autre génération !

Grâce à cette personnalité ainsi fortement consolidée, Siegfried peut passer le feu du brasier : il ne craint plus la pointe de la lance de Wotan et peut donc franchir le cercle magique de protection que ce dernier avait tracé pour sa fille. Il s’agit en fait d’un véritable baptême, celui du nouveau Siegfried complètement dégagé de toutes les dépendances antérieures.

Surgit alors la plus grande épreuve, celle de l’inconnu absolu en la personne de la femme ; celle aussi contre soi-même. Ce n’est pas véritablement par peur que Siegfried invoque l’image de sa mère, mais bien plus parce que la vision qu’il découvre reflète l’image de la beauté maternelle qu’il n’a jamais connue ! Quel trouble et quelle tourmente doivent alors se lever dans le cœur éperdu du jeune homme !

Quelle signification peut-on donner à la rencontre du héros avec cette femme? Brünnhilde est, par nature et filiation, de ce monde intermédiaire, ce monde médiateur indispensable à la réconciliation entre la dualité Haut-Bas qui déchire l’univers tétralogique. Elle est donc médiatrice entre le Ciel et la Terre, comme presque toutes les héroïnes wagnériennes, de Senta à Kundry.

Siegfried, quant à lui, se lance dans l’inconnu en osant donner un baiser à cette femme, et les sentiments et sensations qu’il éprouve sont nouveaux. De même qu’il a investi tout son être dans cet acte, de même Brünnhilde saisira vite, après quelques hésitations bien compréhensibles, que l’amour qu’elle éprouve lui demandera aussi le sacrifice complet de sa personnalité antérieure. Elle lui communiquera toute sa science, n’hésitant pas ensuite à pousser le héros loin d’elle pour qu’il aille expérimenter de par le vaste monde son savoir tout neuf; c’est l’image parfaite de qui délivre sa connaissance et laisse à l’initié le soin de l’utiliser librement.

Dans ce sens, le réveil de Brünnhilde symbolise aussi l’éveil de Siegfried à une connaissance d’ordre supérieur. Siegfried découvre l’amour véritable et Brünnhilde les exigences de sacrifice de l’amour humain. C’est l’instant clé, le basculement du « un » au « plusieurs » par l’intermédiaire du couple, la découverte que deux êtres distincts peuvent ne faire qu’un grâce au miracle de l’amour ! Ce couple prédestiné qui vient de naître projette un rayonnement quasi surnaturel. On ne peut s’empêcher de vouloir prolonger cet instant merveilleux où le Ciel et la Terre semblent réconciliés, en cette union parfaite de la Femme-Autorité, détentrice du savoir et de l’Homme- Pouvoir, vecteur de l’action. L’une a su patiemment attendre, l’autre a su agir sans faiblir au moment voulu pour que puisse se produire cet instant privilégié. Il s’agit d’un véritable point d’orgue initiatique dans l’aventure de ces deux héros et il est difficile de porter la notion de couple à un niveau plus élevé et plus absolu !

 

L’axe vertical du drame

C’est ici que s’affrontent les Nibelungen et les Dieux. Deux volontés s’opposent : celle d’Alberich, qui se sert de l’anneau maléfique pour essayer d’affermir sa puissance et d’asservir l’Univers, et celle de Wotan, qui abuse de la pointe de sa lance pour faire progresser l’univers dans le sens d’un rêve plus ou moins explicite. C’est, bien sûr, l’axe principal suivant lequel se développe l’action dramatique.

Déjà, avant le lever du rideau du Rheingold, il y a « quelque chose » qui ne tourne pas bien rond dans cet univers. Wotan, pour recevoir une part de la sagesse primordiale, a dû payer une rançon redoutable : perdre un œil. Perte importante pour un être humain ordinaire, mais bien plus essentielle pour un dieu, placé sous le signe du feu et de la lumière solaire !

Il est presque déjà devenu un demi-dieu et ne saura, dès lors, plus résister aux suggestions de celui qu’il aurait dû dominer de toute son autorité : Loge, le maître du feu, c’est-à-dire l’intendant du royaume des dieux, royaume qui est en correspondance analogique avec cet élément. Loge se fera un plaisir de récupérer une partie de cette autorité en jouant le rôle du conseiller dont la ruse est indispensable au moment des grandes décisions. Il réussit à mettre sous sa dépendance celui à qui il devait obéir ! C’est lui qui mène le jeu et soutient l’évolution de l’action dramatique. Il est d’ailleurs bon de souligner que cet être troublant est le seul qui soit présent dans les quatre œuvres, même s’il n’apparaît qu’une seule fois en tant que personne.

Comme pour signer ce qui est déjà un déséquilibre, au moins potentiel, dans la structure universelle, Wotan arrache une branche au frêne du monde pour réaliser sa lance. Or, cet arbre symbolise l’axe autour duquel tourne le monde, le point fixe du tourbillon universel. Par ce geste Wotan semble vouloir s’approprier un pouvoir de décision dont il n’était pas initialement dépositaire. Il essaie de prendre appui sur ce point fixe universel pour faire marcher l’univers, non à la baguette, mais à la pointe de sa lance ! Qu’il dissimule ce désir par le faux semblant des pactes et des traités dont les runes couvrent le bois de son arme ne change rien à l’affaire : en fait, il veut réaliser un rêve: créer “ce qui jamais ne fut auparavant”, grâce à la magie opérative, comme il l’avoue à Fricka au deuxième acte de la Walkyrie. Il utilisera donc cette lance en instrument de connaissance, mais aussi et surtout de pouvoir. Dans l’esprit du dieu, l’un ne peut d’ailleurs pas aller sans l’autre, si bien qu’il ne comprendra pas comment tout le savoir d’Erda peut déboucher sur le sommeil et un simple « rêve créateur » !

Wotan, au contraire, caresse un tout autre rêve : celui d’un univers où il serait omniscient, donc omnipotent ; un univers où les actes des hommes ne pourraient pas obscurcir sa sagesse personnelle ; un univers où la loi d’amour resterait soumise à ses décrets arbitraires ! En somme, un univers formé d’êtres libres, mais dont la liberté s’arrêterait aux limites de son « bon vouloir ».

Là commence le véritable dilemme qui va devenir le moteur de toute l’action dramatique ultérieure. Cette volonté qu’il met ainsi au-dessus de tout, même de lui-même sans s’en rendre compte, va le pousser à agir contre lui-même, contre ses propres sentiments, en l’empêchant d’appliquer la loi d’amour dont il se voulait l’ardent défenseur. Les prémices de ce conflit, sensibles dans l’Or du Rhin, vont clairement se développer dans le deuxième acte de la Walkyrie, et culminer lorsqu’il devra, par la puissance de sa lance, briser l’acier de Notung, véritable manifestation de sa volonté. Il a en effet forgé cette arme spécialement pour soutenir l’action des Wälsungen, pour les aider sans paraître se mêler de leurs actes, pour les pousser dans le sens qu’il le désire en leur laissant l’illusion de la liberté.

 

Le conflit révélateur

La première personne à voir clair dans son jeu sera son épouse Fricka. Il est bon, ici, de faire justice à certains reproches sur la longueur du dialogue entre Fricka et Wotan, que beaucoup rabaissent à la dimension d’une simple « scène de ménage ». Les metteurs en scène modernistes sont d’ailleurs pour beaucoup dans ce mode d’interprétation, et ils montrent ainsi, encore une fois, combien ils sont passés « à côté » de l’essence du drame wagnérien. En effet, en dehors de reproches purement matrimoniaux, en dehors de véritables essais de récupération d’un époux volage, le texte fait jouer à Fricka un rôle bien plus significatif et important : celui de témoin incontournable de l’incohérence profonde des actes de Wotan. Un peu comme la « Statue du Commandeur », en d’autres lieux, ses remarques donneront la pierre d’achoppement qui va provoquer la prise de conscience de Wotan.

Le voile se déchire alors dans l’esprit du dieu ! Ce qu’il prenait pour une volonté d’ordre supérieur, ce qu’il prenait pour une force sereine et pacifiante lui apparaît tout à coup sous son véritable jour : c’est l’expression pure et simple de ses désirs, de ses caprices, ou même de ses phantasmes. La chute est vertigineuse et laisse le dieu dans un état second d’abattement et de désespoir. La réponse que parvient à lui extorquer Fricka est celle d’un demi-vivant, celle d’un demi-dieu en somme !

Bien entendu, le sursaut d’énergie ne se fera pas attendre ; la colère et la passion vont immédiatement reprendre le dessus, devant Brünnhilde déconcertée. “Détresse des dieux, Honte éternelle, Je suis de tous le plus triste” sont alors ses premières paroles. Puis, le ton change profondément dans le passage qui suit cette explosion. Là encore, nombre de commentateurs n’ont voulu voir qu’un simple « résumé des chapitres précédents »; c’est méconnaître la valeur de ce remarquable passage dramatique.

En effet, en exposant les événements à sa fille bien-aimée, le dieu fait un véritable examen de conscience à la lumière de la révélation que vient de lui infliger son épouse. Il rapporte les événements et les juge comme jamais il n’avait pu le faire jusqu’à maintenant, aveuglé qu’il était par sa propre image. Son soutien aux Wälsungen lui apparaît comme la simple création de marionnettes. Son conflit avec Alberich n’est, à la limite, qu’un simple passe-temps divin, un jeu d’échecs cosmique sans intérêt véritable. Il vient tout à coup de découvrir que, quel que soit le gain de la partie, “tout ce qui est doit un jour passer” suivant les paroles qu’Erda lui avait soufflées au soir du Rheingold. L’avertissement, jadis entendu, est enfin compris. Le personnage du Voyageur s’est immiscé dans son psychisme et le basculement définitif est déjà enclenché.

Dans le principe, tout est dit ; les jeux sont faits ; Wotan a tout compris, tout admis, tout accepté, intellectuellement du moins. Mais, entre la compréhension intellectuelle et l’incarnation dans les faits, il y a un pas qui sera d’ailleurs la veine de l’action dramatique ultérieure. Il lui faudra briser lui-même le fer de sa volonté propre, « Notung » le glaive magique, contre le bois de sa lance. Leçon sans appel pour le dieu déchu qui doit céder le pas à une volonté collective et universelle ! Rien ne lui sera épargné dans ses renoncements : perdre sa propre fille et endormir ainsi l’expression de sa volonté, perdre ses dernières illusions de savoir en interrogeant vainement Erda, perdre tout contrôle sur la situation en brisant sa lance contre la volonté, toute neuve elle, de Siegfried. Ensuite, viendra le temps de l’attente, d’autant plus angoissante qu’il ne sait pas quelle forme prendra sa fin, d’autant plus solitaire qu’il n’est entouré que de personnes plutôt inconscientes de ce déclin inexorable.

 

La soif du pouvoir

Du côté d’Alberich, les choses sont plus simples, si ce n’est plus claires. Membre d’un royaume obscur, sans véritable grandeur et sans lumière, il n’aspire qu’à se venger d’un destin qu’il estime immérité. Il est vrai que l’attitude condescendante et hautaine des dieux doit être pour beaucoup dans la haine qu’il professe à l’égard des plans supérieurs. “Prenez garde, prenez garde !” menace-t-il Wotan et Loge, venus lui rendre visite ; il n’attend qu’une occasion, celle d’avoir un outil magique suffisamment puissant pour que l’issue du conflit puisse lui être favorable. La possession de l’anneau forgé à partir de l’or du Rhin le décide à agir, car il pense que le pouvoir absolu qu’il possède sur ses frères le rend capable des plus grands destins. Mais il oublie que le cercle de haine par lequel agit l’anneau n’agit que par la peur. Mais, anneau ou pas, Wotan n’a pas peur d’Alberich, et il faudra même toute la diplomatie de Loge pour que le dieu accepte de feindre la crainte, pour mieux endormir la méfiance du Nibelung.

Finalement, Alberich est tombé dans un piège, car quand il a banni les joies de l’amour les jeux étaient faits ; le monde courait déjà à sa fin, quelque forme qu’elle puisse prendre, par la faute originelle de Wotan. Ainsi, tous les deux, sous deux formes totalement différentes et avec leurs colorations spécifiques, ont essayé d’envahir un territoire qui n’était pas le leur : celui de l’autorité universelle, qui est figuré sur notre schéma parle domaine mystérieux du royaume du centre. C’est là que règne, dort et rêve Erda, déesse mère universelle, personnage caché mais ô combien important dans l’action tétralogique.

 

Un personnage clef

Dans l’Or du Rhin, c’est Erda qui décide Wotan à céder l’anneau aux géants en prophétisant la fin des dieux sous l’effet de la malédiction de l’anneau : “Un jour plus sombre se lève pour les Dieux. C’est à toi que je donne ce conseil : fuis l’anneau ! ” Entre cet épisode et La Walkyrie, elle engendrera l’héroïne de cette première journée. Dans Siegfried enfin, elle nous permet, au début du troisième acte, de mieux découvrir les intentions de Wotan. C’est dans ce passage que, poussée dans ses derniers retranchements par les questions de Wotan, elle nous révèle la fonction assumée par son sommeil : “Mon sommeil est rêve. Mon rêve est méditation. Ma méditation est le règne du savoir ”

Formules sibyllines mais définissant parfaitement son rôle d’autorité : tout l’univers de la Tétralogie ne serait-il pas l’expression de ce rêve cosmologique ? Le savoir d’Erda n’est pas l’appareil de pouvoir dont rêvent Wotan et Alberich ; il s’agit d’un savoir spéculatif, et là encore le symbolisme va nous aider à cerner certaines particularités de ce mode de connaissance.

 

Le miroir magique du savoir

Le qualificatif de spéculatif peut être rapproché du terme latin « speculum » qui signifie miroir. La corrélation de ces deux mots « connaissance » et « miroir » nous rappelle un autre mythe fondamental : celui du miroir magique. Par quelle propriété ces instruments d’optique peuvent-ils être considérés comme source de connaissance indépendamment de la boutade de Jean Cocteau: « Les miroirs feraient bien mieux de penser avant de réfléchir »?

Les lois de l’optique nous apprennent que les miroirs retournent les images. Lewis Caroll, au brillant esprit mathématique, a bien démontré les conséquences surprenantes de ce phénomène : l’image formée ressemble au réel, mais elle ne lui est pas identique. Cette fausse semblance, qui est pourtant, étymologiquement parlant, une ressemblance, a longtemps suggéré aux hommes qu’on avait ainsi accès à l’autre monde, celui qui ressemble au nôtre, mais qui n’est pas le nôtre ; celui des causes, et non plus celui des effets dans lequel nous vivons tous les jours. Et qui accède à ce monde des causes peut agir avec bien plus d’efficacité sur les effets ! N’est-ce pas d’ailleurs ce que recherchent Alberich et Wotan?

Cette première idée vient se doubler d’une seconde : et si le sens du temps pouvait aussi être inversé dans ce retournement universel? C’est-à-dire, ne pourrait-on pas deviner l’avenir en accédant au monde renversé contemple dans le miroir ? Dans le dialogue du troisième acte de Siegfried entre Wotan et Erda, cette recherche de la connaissance pour mieux dominer le monde en prévoyant l’avenir est patente ; mais Erda ne peut lui fournir que la connaissance des lois primordiales suivant lesquelles fonctionne l’univers, sans pouvoir prévoir les réactions individuelles des êtres libres qui l’habitent.

Wotan fait ici une erreur assez courante dans ce genre de recherche spéculative : il croit que la connaissance des lignes de force collectives qui déterminent les évolutions de l’univers, lignes de force symbolisées par le câble que tressent les Nornes, va lui permettre d’appréhender le destin personnel des individus qui composent cette collectivité. Ainsi prend-il l’aveu d’Erda : « Les actions des hommes m’obscurcissent l’esprit  » pour un aveu d’ignorance, alors qu’il indique seulement que la déesse-mère ne peut prévoir individuellement le sort des êtres conçus, par nature, libres. Aussi est-il tout à fait naturel qu’elle ne soit pas capable de répondre à la question du dieu “Sais-tu ce que veut vraiment Wotan ?” Cette lacune n’enlève rien à sa sagesse et ne prouve pas qu’elle soit prise en défaut ! Car il s’agit d’actes et de décisions purement individuels qui sont sans influence décisive sur le cours des événements collectifs.

 

Un monde sans foi ni loi

On peut s’interroger sur le sens à donner à la rupture de la tresse des Nomes. S’agit-il, oui ou non, d’une remise en question de la pré-connaissance des événements que possède Erda? En partie au moins, mais en partie seulement.

Les actes individuels traduisant le combat que se livrent l’Albe noir et Wotan ont tellement distendu et déformé le faisceau des lois naturelles de l’univers, que celui-ci n’est plus viable sous cette forme. La rupture du câble des Nornes montre que le point de non-retour est dépassé. Erda n’a pas totalement perdu sa connaissance de 1’avenir : elle peut encore prédire la destruction finale proche, destruction qui assurera le renouvellement de toutes choses. Mais, comme le faisceau des lois anciennes a explosé, elle ne peut prédire la forme exacte que prendra cette destruction : elle a perdu le fil précis des événements, mais connaît le dénouement. A partir de cette rupture, on tombe dans un univers déroutant, sans foi ni loi ; un univers où un simple breuvage magique pourra faire tout oublier, tout jusqu’au souvenir de l’amour de Brünnhilde pour Siegfried.

Pour résumer, Erda possède la clé de la connaissance de l’avenir dans ses lignes de force collectives, mais ne peut préciser complètement le destin individuel de chacun. Wotan ne trouvera donc pas auprès d’elle les réponses à des questions qui, finalement, ne dépendent et n’intéressent que lui ! Quant à Alberich, il ne saura transmettre à son fils que le désir de pouvoir qui le consumait et qui aboutira, pour Hagen, à la disparition dans les eaux du Rhin.

Arrivés à la fin de ce conflit cosmique, une interrogation demande encore à être résolue: quelle signification peut-on donc donner au feu qui va engloutir le monde divin en ce crépuscule de l’univers tétralogique ?

 

Le symbolisme du feu

On ne voit bien souvent dans le feu qu’un agent destructeur incontrôlable. Il faut savoir que le processus de combustion se déroule en deux phases presque simultanées, mais symboliquement bien distinctes. Tout d’abord, une combinaison du carburant, souvent solide ou liquide, avec l’air pour former le mélange nécessaire à la réaction chimique. Ensuite, la combustion proprement dite qui, par le dégagement de chaleur, opère une séparation en deux parties distinctes: les cendres, qui sont la portion minérale des produits obtenus, et les flammes et fumées formées d’éléments en majeure partie gazeux.

Autrement dit, le feu, par combinaison d’une partie éthérée avec une partie plus dense, génère, sous l’effet de la chaleur de la combustion, une nouvelle partie éthérée et une nouvelle partie dense. Il s’agit, non d’une destruction pure et simple, mais d’une transformation que les alchimistes traditionnels nomment « sublimation ». Ainsi s’opère une certaine « mort » par séparation de la substance initiale et un reclassement des différents éléments obtenus. Notons enfin que ce feu est présent à l’état potentiel au sein de la matière. La flamme initiatrice ne fait qu’amorcer le processus qui se développe ensuite spontanément. On comprend alors pourquoi presque toutes les civilisations ont choisi le symbole du feu pour figurer l’action de l’intelligence ou de l’esprit qui ne demande qu’une étincelle pour jaillir et dévorer tout ce qui l’entoure. Pris dans cette acception, le symbole du feu a donc valeur de révélation spirituelle.

Essayons de transposer ces résultats à l’incendie apocalyptique du Crépuscule des dieux. Le feu du bûcher de Siegfried et Brünnhilde va opérer une sublimation de l’univers tétralogique, dont les structures sont en décomposition avancée depuis la prise de conscience de Wotan. Brünnhilde rappelle d’ailleurs, dans son discours final, les contradictions de l’univers du Crépuscule, contradictions qui se cristallisèrent sur le personnage de Siegfried : “Celui qui fut le plus pur fut celui qui me trahit. » Aussi, insiste-t-elle sur la purification fondamentale que doit opérer le feu. Il est ici tentant de rapprocher le terme « purification » de la racine grecque « pyros » ou « puros » (puros) qui signifie justement feu!

Brünnhilde fait ensuite un bilan de toute la connaissance que lui apporta son vécu pour la faire partager à Wotan, pensant lui apporter ainsi le repos qu’il ne sut trouver seul. Enfin, elle annonce la fin du règne des traités puisque le garant de ceux-ci n’a pu résoudre ses contradictions internes. S’ouvre désormais le règne de l’Amour, on pourrait même ajouter en s’inspirant de Parsifal, celui de la Compassion. En annonçant ce changement, elle se fait la messagère d’une ligne de force nouvelle et collective qui condamne les dieux, sous leur forme ancienne, à la disparition. Brünnhilde assume ainsi la part de révélation nécessaire au passage du monde tétralogique par le feu rédempteur.

 

Un monde nouveau

De cette destruction purificatrice sortira un univers sublimé « où toute chose sera faite nouvelle », pour reprendre les termes de l’Apocalypse de Saint-Jean. Elle scelle, par son geste incendiaire, le cycle de la Loi pour ouvrir celui de l’Amour.

La fin de son discours tend à prévenir les êtres à venir dans ce nouveau cycle : leur vie ne doit pas dépendre d’autre chose que d’eux-mêmes ; ils ne peuvent espérer trouver ailleurs les réponses à leurs interrogations, et le seul élément extérieur sur lequel ils puissent s’appuyer est la certitude que la vie continue malgré les transformations inévitables qu’elle subit. Fulgurante leçon pour les dieux qui se croyaient immortels mais ne trouvaient la source de leur éternelle jeunesse que dans les pommes d’or de Freia.

On pourra rétorquer que c’est sortir de la Tétralogie, telle qu’elle nous fut laissée par le Maître, puisque les idées développées ci-dessus se trouvent dans une portion de discours qui fut supprimée de la partition finale. Eh bien, justement non ! En suivant les conseils de Cosima qui préconisait une fin purement musicale et non moralisatrice, Wagner a encore plus accentué cette intention. Il a remplacé un texte, forme d’explicitation des idées purement analytique et intellectuelle, par de la musique, forme sublimée et synthétique d’évocation des concepts. Plus de vains discours : de l’émotion pédagogique à l’état pur pour ce nouvel univers où régnera l’Amour ! La fusion progressive des thèmes principaux, opérée sous la dominante du leitmotiv du feu, débouche sur le puissant et lancinant appel de la Rédemption par l’Amour. Étrange jeu de lumières musicales où la mort des « anciens » thèmes n’est présente que par leur transformation en un thème unique, et où 1’extinction des accords musicaux devient un tremplin pour les méditations ultérieures du spectateur.

 

On achève bien les immortels !

Il est une dernière question que nous devons envisager avant de clore cet exposé : comment peuvent donc disparaître des dieux qui étaient présumés immortels ?

Dans l’épisode de l’enlèvement de Freia, nous apprenons que les dieux conservent leur jeunesse grâce au charme de ses pommes magiques. Cela signifie qu’ils veulent rester figés dans une certaine disposition d’être qui correspond à cet état. Sans doute pour conserver la beauté associée à cette période de la vie, mais plus sûrement encore pour conserver le dynamisme et le désir d’entreprendre. Cela ne fait d’ailleurs aucun doute pour Wotan. Autrement dit, les dieux veulent durer éternellement en ne subissant eux-mêmes aucune évolution.

Or, 1’univers autour d’eux évolue ; il évolue même sous l’effet de leurs propres actions puisqu’il s’agit d’un désir profond de Wotan. Voilà la contradiction dans laquelle se débattent les dieux. Ils ont confondu immortalité et immobilité, associant, dans leurs craintes, évolution et vieillissement. Les événements se chargeront de les initier aux réalités temporelles auxquelles ils désiraient échapper.

En refusant d’évoluer, les dieux se condamnent à disparaître de cet univers. On peut remarquer que Brünnhilde, dans sa conclusion, leur apporte un message, non de destruction, mais de repos : “Ruhe, ruhe, du Gott ”. De là à assimiler ce repos à la mort que nous, humains, nous connaissons, il n’y a qu’un pas, mais que ne franchit pas complètement Wagner. On peut, en effet, fort bien imaginer qu’il ressemble plus au sommeil d’Erda qu’à celui du tombeau ! Au demeurant, constatons ensemble que cette déesse-mère, en se retirant dans son sommeil créateur, est le seul personnage qui soit vraiment en dehors de l’évolution universelle. Elle est donc la seule immortelle puisque retirée en dehors du fleuve temporel où se débattent hommes et dieux, et les sarcasmes de Wotan sur son impuissance à prédire ou à agir ne changeront rien à cette supériorité.

 

Un résumé de l’Aventure Humaine

Du dieu entreprenant et actif du « Rheingold », à la divinité finalement endormie et sublimée du Götterdämmerung, en passant par l’être révolte de La Walkyrie et l’observateur désabusé de Siegfried, Wotan aura cheminé par nombre d’états de conscience que nous pouvons nous-mêmes expérimenter en tant qu’êtres humains incarnés. Quant à savoir si ce cheminement continue par-delà le bûcher de Siegfried et par-delà l’aventure terrestre, il nous faudra attendre d’être passé « de l’autre côté du miroir »…

 

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