Section VIls ont créé Wagner et le mythe wagnérien

Cette section présente une série de portraits biographiques de ceux qui ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à l’édification de l’œuvre wagnérienne. Des amitiés ou des inimitiés parfois surprenantes ou inattendues, des histoires d’amour passionnées avec les femmes de sa vie, parfois muses et inspiratrices de son œuvre, mais également des portraits d’artistes (chanteurs, metteurs en scène, chefs d’orchestre…) qui, de nos jours, se sont “appropriés” l’œuvre du compositeur et la font vivre différemment sur scène.

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LOHENGRIN
de Johann Nestroy

Titre intégral : « Oper der Zukunft, Lohengrin » (Opéra du futur, Lohengrin) de Johann Nepomuk Nestroy,
parodie musicale dramatique en quatre tableaux
d’après Lohengrin de Richard Wagner
Livret de Johann Nepomuk Nestroy
Musique de Carl Binder
Création de l’oeuvre :
le 31 mars 1859 au Carltheater, Vienne

 

PERSONNAGES DE L’ACTION

– Hanns Le Juste, Margrave et Comte du pays de Vogelsingen ;
– Lohengrin ;
– Elsa de Bragant ;
– Pafnuzi, héritier de Bragant, son frère ;
– Le Chevalier Mordigall de Wetterschlund ;
– Gertrude, dame de haute lignée chevaleresque, sorcière flamande et épouse de Mordigall ;
– le précepteur de Mark und Gaugraf.
ainsi que chevaliers futur et leurs dames du futur (mais également dames du passé) messagers divins, pages, écuyers, domestiques, gens du peuple et … trompettes (chœurs… et orchestre – sic)

« L’intrigue se déroule – en dépit de tout futur – dans le passé, sur les rives montagneuses flamandes. » (sic)

 

RESUME DE L’ACTION

PREMIER TABLEAU
Hans le Juste s’inquiète auprès du chevalier Mordigall de ce qu’il est advenu de son pupille, le prince Pafnuzi. Inspiré par son épouse Gertrude, Mordigall, un brin d’abord méfiant, affirme froidement que celui-ci a été tué des mains de sa propre sœur, Elsa de Bragant.
Celle-ci se serait rendue coupable de fratricide et aurait ensuite fait disparaître le corps du jeune enfant.
« En une nuit, humide, brumeuse, froide et sombre,
Le frère et la sœur s’en sont allés dans la montagne,
Le prince Pafnuzi y est mort – là, l’histoire devient plus sombre –
C’est la sœur qui a tué son propre frère. « 
Bien que l’innocente Elsa proteste et nie cet acte odieux, Mordigall réaffirme son accusation et demande à ce que la culpabilité de celle-ci soit démontrée au cours d’un combat de Jugement divin.
Cependant, aucun chevalier ne se présente pour défendre la pauvre Elsa. Alors que cette dernière a presque abandonné tout espoir d’être défendue surgit Lohengrin sur un chariot tiré par un mouton. Ce mystérieux chevalier venu de nulle part se déclare prêt à défendre l’honneur de la jeune femme accusée à tort en combat singulier.
En deux coups d’épée, Lohengrin fait tomber Mordigall à terre.
En récompense à ce geste ô combien chevaleresque, Elsa, transportée par la joie, offre à Lohengrin de l’épouser. Le chevalier mystérieux et inconnu accepte de prendre la jeune éperdue pour femme. Seule condition : celle-ci doit lui promettre de ne jamais le questionner sur sa personne, de ne jamais chercher à connaître son nom ou bien même son origine.
Elsa, aveuglée par l’amour, accepte sans hésiter un seul instant. Alors que tout le monde applaudit, Mordigall et Gertrude s’éloignent et jurent de se venger.

 

DEUXIEME TABLEAU
Mordigall et Gertrude se reprochent mutuellement leur disgrâce et se querellent violemment.
Fin de la querelle. Pour les venger, Gertrude déclare qu’elle va faire appel à la sorcellerie, un art dont elle est experte.
Dans un acte d’humiliation suprême, elle se jette aux pieds d’Elsa. Puis, se ravisant (et se relevant – sic), l’épouse vengeresse instille le doute dans le cœur d’Elsa : d’ailleurs, et ce bien malgré sa défaite, son propre époux ne vaut-il pas mieux que le « chevalier sans nom » d’Elsa ? Et Gertrude de pousser le vice de la suspicion jusqu’à évoquer le fait que ce mystérieux chevalier « venu de nulle part » pourrait très bien être lui-même l’auteur de la disparition et du meurtre de Pafnuzi. Ensemble et sur la place publique, Gertrude et Mordigall demandent à ce que Lohengrin leur révèle à tous son identité. Mordigall accuse le mystérieux chevalier de sorcellerie, tandis que Gertrude continue d’inciter Elsa à questionner son époux sur sa réelle identité.
Lohengrin met Elsa en garde contre la personne effrayante qu’est Gertrude.

 

TROISIEME TABLEAU
La chambre nuptiale. Enfin seule avec Lohengrin, Elsa avoue à son mystérieux époux qu’il lui serait bien plus agréable de l’appeler par son nom.
Lohengrin rappelle gentiment à sa femme la promesse qu’elle lui a faite.
Mais celle-ci de lui répondre :
« En tant que fiancée, on promet toutes sortes de choses,
en tant que femme et épouse, tu ne peux me retenir. »
Et Elsa de harceler Lohengrin, malgré les avertissements que ce dernier réitère inlassablement.
Soudain, Mordigall pénètre dans la chambre nuptiale avec quatre chevaliers. D’un seul coup, Lohengrin transperce Mordigall de son épée et tue celui-ci.
Avant de convoquer Elsa à paraître devant le peuple qu’il réunit.

 

QUATRIEME TABLEAU
Devant l’assistance, Lohengrin exige à présent le divorce : en effet Elsa n’a t’elle pas brisé sa promesse ? Et puisque tous ceux qui sont présents brûlent de connaître la vérité sur sa personne, il se montre à présent disposé à déclarer à tous qu’il est Lohengrin, l’un des douze Chevaliers du Graal.
Elsa supplie son époux de demeurer auprès d’elle. Pourtant, Lohengrin reste prêt pour sa décision, sa voiture tirée par le mouton.
Gertrude s’élève contre Elsa :
« Triomphe de la vengeance !
Vois ton époux qui à présent s’enfuit !
Eh ben sache que c’est ton propre frère Pafnuzi qui l’entraîne ! »
Car en effet la redoutable Gertrude avait transformé Pafnuzi en agneau. Lohengrin se ressaisit et invoque la force du Saint Graal. Un vautour paraît dans les airs au-dessus du peuple, et Pafnuzi apparaît à la place de l’agneau.
Gertrude est alors saisie de fureur et fulmine. Elsa quant à elle s’effondre en gémissant :
« Je meurs par moi-même,
Je n’ai même pas besoin d’un poignard ! »
Avant de s’effondrer inerte sur le sol.
Lohengrin monte dans sa charrette à présent tirée par le vautour avant de s’éloigner dans le lointain.
Le chœur conclue en chantant tristement :
« Oh, regardez ! Oh, regardez ! Là, il s’en va !
Le cher, le bon, le brave Lohengrin ! « 

 

GENESE ET DESTINEE DE L’OEUVRE

MVRW NESTROY en 1862Lohengrin, opéra du futur, créé la scène du Carltheater le 31 mars 1859 est la deuxième pièce que Johann Nestroy réalisa, après Tannhäuser (1857) en parodiant un opéra de Richard Wagner.

Apparemment enorgueilli par le succès qu’il remporta avec sa parodie de TannhäuserNestroy, avec son Lohengrin, se compromit une deuxième fois dans une satire de la « musique de l’Avenir », qu’il juge par trop savante et destinée seule à une élite intellectuelle qui se pique – toujours selon lui – de toute forme de nouveauté absolue… jusqu’à friser l’absolu absconse. C’est dans cet esprit ouvertement critique que le dramaturge viennois écrit le texte de sa comédie satirique, avec pour but de ridiculiser ouvertement l’art de Richard Wagner.

MVRW LOHENGRIN Vienne 1858L’opéra de Wagner (créé sur la scène du Théâtre de Weimar le 28 août 1850 sous la direction musicale de Franz Liszt) avait été créé sur la scène de l’Opéra de Vienne (Hofoper, Théâtre de la Cour) le 19 août 1858.

Nestroy voit en ce nouveau choc artistique wagnérien une manne inespérée pour remplir les rangs du Carltheater dont il est toujours à la direction. Mais l’auteur commence à se faire remarquer par un certain manque de cette verve de génie qui avait fait son succès et par une baisse notoire d’inspiration.

Et en effet, il faudra bien plus de temps au dramaturge viennois pour composer le livret de cette nouvelle parodie wagnérienne que la quinzaine de jours qu’il avait employée à concevoir son Tannhäuser.

Est-ce par ce qu’il se sentait moins certain du succès à venir de sa pièce ? Ou parce qu’il n’arrivait pas à saisir l’opportunité musicale et dramatique de l’œuvre originale pour en composer le pendant satirique ? C’est ce que semblent attester les premières hésitations de l’auteur à apporter son nom en signature de cette nouvelle comédie en musique. Avant qu’il ne se décide finalement à s’en approprier la paternité peu avant la première (NDA : à noter d’ailleurs que sur le manuscrit de l’œuvre de Nestroy, qui comporte maintes modifications, suppressions et corrections, on distingue la plume étrangère – et anonyme – d’un auteur autre qui ne fut jamais identifié. Pour les plus curieux, le manuscrit original de la comédie est conservé à la Bibliothèque de Vienne, au Rathaus – Hôtel de Ville).

Cette première justement eut lieu le 31 mars 1859 sur la scène du Carltheater : Nestroy y interprétait le rôle-titre, Karl Treumann, le rôle travesti d’« Elsa von Bragant » (sic), Alois Grois, celui de Hanns der Gerechte (Hanns le Juste, l’alter ego du Roi Henri l’Oiseleur wagnérien), Therese Braunecker-Schäfer, celui de Gertrude (Ortrud chez Wagner).

Si le livret de Nestroy en lui-même ne pêche pas par son caractère comique – surtout pour qui connaît l’œuvre originale de Wagner – celui-ci peut séduire un public bienveillant et peu exigeant. Le tragique de l’action originale transformé en comédie, la parodie minutieuse du livret de Wagner (passé à un examen à la loupe et caricaturé … parfois jusqu’à un excès « un peu lourd ») et la caricature des personnages wagnériens (i.e. l’apparition de Lohengrin dans une charrette tirée par un agneau, une Elsa travestie telle une petite fille qui trépigne pour connaître le nom et les origines de son mystérieux époux à en devenir une mégère), et ces jeux de langage dont seul un auteur au talent de Nestroy possédait le secret (i.e. dans l’énoncé de la distribution, les « Chevaliers du futur avec leurs dames également du futur », les vers par lesquels Mordigall (le Telramund wagnérien) accuse Elsa au premier tableau de la pièce, le récit final du Graal, géniale parodie du Récit du Graal parodiant l’original wagnérien…) relèvent toutefois plus du genre de la comédie « facile » et peu inspirée que de celui d’une pièce de génie dramatique et littéraire.

Sans doute ayant foi cependant en la force dramatique de sa pièce et de la prouesse littéraire qu’il avait là accomplie, Nestroy ne chargea pas son fidèle Carl Binder, compositeur de la musique, de se perdre à s’inspirer des leitmotive wagnériens pour en composer la mélodie.

C’est d’ailleurs l’une des critiques majeures que l’on relève dans la presse de l’époque (le Wiener Theaterzeitung, le Fremden-Blatt ou bien encore Die Presse) à l’issue de la première qui ne rencontra pas – loin s’en faut – le succès attendu par ses auteurs. La pièce, jugée médiocre, fut fustigée par la presse qui, dans son ensemble, s’accorda à saluer la performance des artistes mais condamna ouvertement l’œuvre elle-même. A posteriori, les spécialistes de l’œuvre de Nestroy s’accordent aujourd’hui à reconnaître que ce bien pauvre Lohengrin, opéra du futur est décidément l’une des œuvres les plus faibles de l’auteur.

Lohengrin, opéra de Wagner destiné à émouvoir les spectateurs et n’ayant pas à craindre « les menaces » de la satire ou de la parodie ? Sans doute.

Un autre Roi de l’opérette, Franz von Suppé, cette fois, tenta, lui également, de remporter le défi de parodier Wagner avec Lohengelb oder die Jungfrau von Dragant (Tragant), opérette en trois sur un livret de Karl Costa et Moritz Anton Grandjean (création le 23 juillet 1870 au Stadttheater de Graz). Cette dernière, elle-même présentée comme une parodie inspirée par celle de Johann Nestroy, eut également bien des difficultés à séduire son public. Remaniée à n’en plus finir, elle ne réussit à convaincre finalement la critique que dans sa toute dernière version, l’action ayant été transposée dans le monde contemporain et sur la base d’un livret remanié par Kurt Huemer. L’œuvre de von Suppé cette fois reprenait des extraits de… la musique de Richard Wagner. A en croire que cette dernière était bien incontournable et indissociable du livret pour remporter un succès d’estime.

NC.

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