Section VIls ont créé Wagner et le mythe wagnérien

Cette section présente une série de portraits biographiques de ceux qui ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à l’édification de l’œuvre wagnérienne. Des amitiés ou des inimitiés parfois surprenantes ou inattendues, des histoires d’amour passionnées avec les femmes de sa vie, parfois muses et inspiratrices de son œuvre, mais également des portraits d’artistes (chanteurs, metteurs en scène, chefs d’orchestre…) qui, de nos jours, se sont “appropriés” l’œuvre du compositeur et la font vivre différemment sur scène.

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Otto Friedrich Ludwig WESENDONCK

(16 mars 1815-18 novembre 1896)
Commerçant et mécène allemand
Epoux de Mathilde WESENDONCK (née Agnes LUCKEMEYER)

Si le nom de Wesendonck est lié pour tout mélomane au fameux cycle de mélodies inspirée à Wagner par son égérie Mathilde, il l’est aussi aux nombreuses aides que le compositeur reçut d’Otto, l’époux de Mathilde, qui à sa manière fut l’un des plus fervents défenseurs et bâtisseurs de l’œuvre de Richard Wagner.

Souvent trop simplement caricaturé et ramené à la figure d’un mari trompé qui se serait fait duper et voler aussi bien ses largesses que son épouse, Otto Wesendonck était en fait au-delà du riche commerçant un esprit brillant.

Celui qui était l’un des plus importants négociants en soierie d’Europe n’hésita pas un seul instant à proposer son aide à Wagner, devenant un de ses mécènes, cherchant certes peut-être par ce biais à “s’acheter” une réputation parmi les intellectuels de son temps, mais agissant surtout comme l’esprit éclairé qu’il était.

 

Un brillant commerçant d’Elberfeld
(aujourd’hui Wuppertal)

La famille Wesendonck faisait partie des plus anciennes familles de commerçants allemands: d’ascendance hollandaise, on trouve ses racines dès le XVème siècle (le nom original de la famille était alors van der Wesendonk; l’orthographe sans le “ck” typique de l’orthographe allemande se retrouve d’ailleurs souvent dans l’importante correspondance qu’entretient Wagner avec ce dernier, ainsi que dans ses écrits autobiographiques).

Au cours des siècles, la famille Wesendonck devint l’une des familles de commerçants, notables, juristes et hommes d’église les plus renommées de Xanten; est-ce par hasard si, dans La Chanson des Nibelungen (le Nibelungenlied), cette ville est également la patrie originaire du héros Siegfried ?

blick-auf-elberfeld-vom-norden-johann-Le 16 mars 1815 naquit Otto Friedrich Wesendonck à Elberfeld (aujourd’hui Wuppertal) sur la Kipfordstrasse. Il est le fils d’August Jakob Wesendonck (qui exerce la fonction de correspondant pour un riche commerçant de la ville d’Elberfeld du nom de Luckemeyer) et de Sophia (née Scholten). Le couple eut cinq enfants dont Mathilde, la sœur d’Otto, et Hugo, son frère, qui fit par la suite une grande carrière de juriste et de politicien.
Dès 1833, le jeune Otto, qui n’avait pas même vingt ans, effectua son premier voyage à New-York en tant que représentant de commerce pour l’un des riches négociant d’Elberfeld. Dès son retour en Allemagne en 1843, Otto Wesendonck créa sa propre affaire de commerce et d’importation de soie, société qui devint dès le milieu du XIXème siècle l’une des plus importantes compagnies dans le domaine en Europe.

mvrw-wesendonck-mathilde-205x300Le 15 octobre 1844, Otto Wesendonck épousait Mathilde (née Eckhardt) en premières noces; le mariage hélas ne dura pas aussi longtemps que les deux jeunes époux l’avaient espéré: une maladie emporta la jeune Mathilde rapidement après leur union, le 8 décembre de la même année.
Otto fut profondément meurtri par la disparition de sa jeune épouse, mais lorsqu’il fit la connaissance d’Agnes Luckemeyer au cours d’un mariage (le père de celle-ci n’est autre que l’employeur de son propre père), il en tomba éperdument amoureux.

Comme il ne pouvait effacer si vite le souvenir de sa première épouse, lorsqu’il demanda à Agnès de devenir sa femme, il lui demanda également d’adopter… le prénom de la défunte! C’est ainsi qu’Agnès devint Mathilde Wesendonck.

Elle était belle, jeune, élégante et distinguée et de treize ans sa cadette. Le couple officialisa son union le 19 mai de l’année 1848.

 

Mécène de Richard Wagner…
pour le meilleur comme pour le pire !

En 1851, Otto emménagea avec son épouse à Zurich, alors centre du commerce européen en matière de soierie, au célèbre Hôtel Baur au Lac – par ailleurs haut lieu des rencontres de l’intelligentsia européenne – avant d’envisager de se faire construire une villa sur place. A ce moment, le projet d’installation était encore vague.

A peine arrivé, le couple fit la connaissance de Richard Wagner, alors en exil à Zurich. Le célèbre compositeur du Vaisseau fantôme, de Tannhäuser et de Lohengrin, en fuite hors de sa patrie d’Allemagne dont il avait été “exilé”, dirigeait à l’époque le Théâtre de Zurich. Les Wesendonck rencontrèrent le Maître lors de l’un des concerts qu’il dirigeait (les concerts comprenaient principalement des œuvres de Beethoven, dont Wagner souhaitait faire connaître le nom et l’œuvre à travers l’Europe – mais également quelques-unes de ses propres œuvres dont l’Ouverture de Tannhäuser).

Entre l’artiste en déroute, désargenté, qui avait préféré troquer provisoirement son habit de compositeur pour celui de théoricien, et les Wesendonck, l’entente fut immédiate. D’ailleurs, entre l’artiste – qui cumulait malheurs personnels, échecs (l’incompréhension du public), et précarité financière – et le généreux et riche mécène, la communion semblait idéale! Le couple Wesendonck devint de plus l’un des plus fidèles appuis de Wagner dès que celui-ci dévoila au public zurichois de l’Hôtel Baur au Lac les quatre poèmes de La Tétralogie au cours de quatre soirées (du 16 au 19 février 1853). Enthousiaste quant à l’idée révolutionnaire d’une œuvre colossale construite pour un théâtre que déjà Wagner rêvait unique, Wesendonck alla jusqu’à acheter les droits sur La Tétralogie (en 1858). Le mécène n’allait guère réaliser de retour sur l’investissement qu’il fit à cette occasion.
Pendant que les Wesendonck poursuivaient leur projet d’installation plus confortable à Zurich en faisant bâtir une somptueuse villa néoclassique sur les hauteurs de la ville (dans le quartier de Enge, au centre du Rieterpark), les Wagner – Richard et son épouse Minna qui était venu rejoindre son mari – multipliaient les logements provisoires.

Au fil des années, alors que le “mécénat” d’Otto se faisait de plus en plus concret (le riche négociant multipliait les aides financières envers l’artiste), la relation entre les Wesendonck et Richard Wagner devint de plus en plus étroite. Aussi, lorsque la somptueuse bâtisse, dotée de l’une des bibliothèques les plus complètes et les plus érudites de son temps, fut achevée sur la “Colline Verte” et prête à être emménagée le 22 août 1857, le riche mécène proposa au couple Wagner de s’installer dans la réplique d’un chalet, “L’Asyl”, situé au fond de leur propriété. Une aubaine pour Wagner que celle d’être proche physiquement de son mécène. Surtout que la villa du couple Wesendonck devint rapidement à Zurich l’endroit où il fallait être: les fêtes s’y multipliaient et accueillaient des artistes et des hôtes les plus brillants autour de la belle Mathilde, alors maîtresse de maison en pleine jouissance de ses moyens.

Mais à toute médaille son revers. Les aspirations si artistiques de Wagner dépassèrent la raison de l’homme. L’histoire est célèbre: lorsque Wagner chercha de l’inspiration pour son Tristan et Isolde, c’est dans la figure de la belle Mathilde qu’il rêva la Princesse d’Irlande. Quoi de mieux qu’une passion sans espoir pour composer cette délirante “Ode à la nuit” qu’est Tristan, se confondre avec le personnage de Tristan, braver les interdits, braver l’autorité du Roi Marke (le mari bafoué dans le drame celtique)… autrement dit, Otto Wesendonck. Le compositeur multipliait les hommages poétiques et musicaux à sa Muse (le premier acte de La Walkyrie, les Wesendonck Lieder et naturellement Tristan et Isolde) et les lettres enflammées à son inspiratrice. Les deux protagonistes, Richard et Mathilde, confondaient sans doute rêve et réalité dans l’étroitesse de la “Colline Verte” qui décidément ne suffisait plus à contenir autant d’ardeurs. Ce fut ainsi que le drame éclata: Minna intercepta l’une des nombreuses missives. Après s’être expliquée avec celle par qui le drame aurait été inspiré (Mathilde, l’épouse jugée “coupable”), le couple Wagner décida de quitter précipitamment la quiétude de l’ »Asyl« .
Le malheureux Otto était-il au courant de telle situation, pour autant qu’il y ait eu relation physique avérée? La noblesse du Roi Marke n’aura rien à envier à celle d’Otto Wesendonck qui préféra que l’incident en restât là et voir partir son protégé finir son Tristan à Venise.

Pour autant, Richard Wagner fut toujours reconnaissant à Wesendonck de l’aide que celui-ci lui apporta lors de ses années de détresse. Au plus fort de son infortune (l’épisode du scandale de Tannhäuser en 1860-61 et les nouvelles années d’errances qui suivirent, à Vienne notamment, en Russie et jusqu’à la nouvelle “réhabilitation” de ce dernier avec l’entrée dans sa vie du roi Louis II de Bavière… ainsi que son nouveau protectorat), Wagner multiplia les demandes de secours financier (la correspondance entre les deux hommes est d’ailleurs la plus fournie à cette époque la plus noire du compositeur). Wesendonck – qui n’avait pas oublié le drame survécu sur la “Colline Verte” – sut toutefois dépasser les tourments de son propre ego et subvenir aux besoins de celui qui resta pourtant à jamais son ami.

Arrivé au faîte de sa gloire lors de la création des Maîtres Chanteurs à l’Opéra de Munich, Wagner sut rendre le plus vibrant hommage dont un artiste puisse honorer son mécène. Peu de jours avant la Première de l’opéra, le compositeur fit en effet parvenir à la partition pour piano de son opéra à Otto Wesendonck avec la dédicace suivante: “à ses très chers amis de la Colline Verte et avec son souvenir plein de remerciements – Richard Wagner, mai 1868.”
Si Wesendonck fut présent à la création de l’ouvrage (les 21 et 28 juin 1868, au Théâtre royal de la Cour de Munich) d’un Wagner désormais en pleine lumière, la belle Mathilde, elle, fut absente des représentations.

 

Les dernières années

À l’issue d’une Guerre de Sécession qui avait fait rage aux Etats-Unis et qui avait assuré à Otto Wesendonck un confort matériel plus que confortable, l’homme d’affaires se retira des affaires pour mener à bien sa vie d’homme libre et de mécène comme il l’entendait. En 1872, le couple revendit la villa sur la Colline Verte (qui devint par la suite la Musée Rietberg tel qu’on le connaît aujourd’hui) et emménagea à Dresde. Retour en Allemagne. De loin, Wesendonck suivit l’épopée que Wagner, désormais aux côtés de Cosima, entreprenait à Bayreuth. Car, après tout, Otto Wesendonck demeurait détenteur de droits sur La Tétralogie ! Certes, Wagner – un moment d’insouciance? si l’on veut…! – avait également entre temps cédé ceux-ci à son autre mécène, le roi Louis II de Bavière. Mais était-ce si important pour que l’œuvre d’art de l’avenir puisse voir le jour ?

Le couple, cette fois-ci pleinement réuni, assista à la première de La Tétralogie à Bayreuth au cours de l’été 1876. Certes… Wagner leur devait bien cela!
Otto Wesendonck acquit par la suite la villa “Traunblick” aux bords du lac Traunsee, dans la région du Salzkammergut en Autriche, un nouvel havre de paix qui, sans remplacer exactement la villa “Sur la Colline verte” des hauteurs de Zurich sut combler leurs nouveaux hôtes de la quiétude propre à la région de lacs autrichiens. En automne 1882, Otto Wesendonck qui approchait les soixante-dix ans, s’installa avec son épouse à Berlin où il décéda en 1896.

La belle Mathilde lui survécut six années avant de le rejoindre.

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NC

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