Wolf Adolf August VON LÜTTICHAU

Cette section présente une série de portraits biographiques de ceux qui ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à l’édification de l’œuvre wagnérienne. Des amitiés ou des inimitiés parfois surprenantes ou inattendues, des histoires d’amour passionnées avec les femmes de sa vie, parfois muses et inspiratrices de son œuvre, mais également des portraits d’artistes (chanteurs, metteurs en scène, chefs d’orchestre…) qui, de nos jours, se sont “appropriés” l’œuvre du compositeur et la font vivre différemment sur scène.

LÜTTICHAU Wolf Adolf August (von)

(né le 15 juin 1786 – décédé le 26 février 1863)

Directeur général du Théâtre de la Cour de Saxe à Dresde.

Wolf Adolf August von Lüttichau est issu de la noblesse. En 1809, il est page de chasse, puis entre au Collège financier de Saxe en 1813, puis en 1816 il devient à Dresde conservateur des forêts. Entre 1814 et 1815, il fait partie des quelques courtisans saxons qui accompagnèrent le roi Friedrich August 1er lors de sa captivité par les prussiens dans le château de Friedrichsfelde, près deBerlin. C’est ainsi qu’en 1824, il est nommé directeur général de la chapelle musicale royale de Saxe et du théâtre de la Cour. Il occupa ce poste jusqu’en 1862.

En 1818, il épouse Ida von Lüttichau (fille du chef royal prussien Equerry Christoph  von Knobelsdorff ). Le couple a eu cinq enfants, mais seulement deux d’entre eux atteignent l’âge adulte. L’un d’eux fut le conseiller privé Karl von Lüttichau . Ida von Lüttichaua suivi un enseignement varié et approfondi en langues, littérature, philosophie, peinture et musique. Elle a notamment aidé son époux à choisir des pièces de théâtre et à recruter de nouveaux artistes pour le théâtre. C’est grâce à Ida von Lüttichau que Ludwig Tieck est nommé comme dramaturge du théâtre de la cour. En 1830, ils font construire le palais Lüttichau et en 1838, ils demandent à Gottfried Semper de bâtir un nouveau théâtre qui devint le premier Semperoper de Dresde.

Les fonctionsde directeur général d’un théâtre n’appelaient pas à l’époque de compétences artistiques. Il est certain aujourd’hui au vu de documents d’archives que Wolf Adolf August von Lüttichau était un excellent bureaucrate mais n’était guère compétent en matière artistique et que c’est sous l’influence de son épouse Ida que les plus grands artistes de l’époque (Carl Maria von Weber , Richard Wagner , Wilhelmine Schröder-Devrient , Ludwig Tieck , Eduard Devrient et Karl Gutzkow) furent employés dans ce théâtre.

Richard Wagner est employé comme Kapellmeister à l’opéra de Dresde entre 1843 et 1849.

Wagner revient de Paris en Allemagne car il apprend que l’on va donner Rienzi à Dresde. Von Lüttichau lui propose de faire jouer l’opéra en deux soirées, mais si la famille royale trouva cela à leur goût, cela ne plut pas au public qui était obligé de payer double entrée. Finalement Wagner préfère effectuer quelques coupures et revenir à une représentation sur une soirée. Guy de Pourtalès écrit dans la biographie qu’il consacre à Wagner : « Déjà il veut corriger l’œuvre qui vient brutalement de triompher, en ôter le fatras, en supprimer les longueurs. Il court chez les copistes, barre des pages entières, rejoint Tichatschek au théâtre, veut sur l’heure alléger son rôle, lorsque le chanteur réplique : « Je ne permets pas qu’on lui enlève une note… Il est divin. » Ce témoignage d’un succès auquel Wagner ne peut encore s’habituer le soulève derechef d’une étrange sensation de force – et de ridicule. Faut-il croire en les autres ou en soi ? L’intendant von Lüttichau lui adresse une lettre officielle de remerciements. On lui remet 300 thalers pour son opéra (c’était exceptionnel, les droits d’auteur se montant en général à 20 louis d’or) »

C’est un succès absolu. Parallèlement, le directeur du Hoftheater, Joseph Rastrelli, décède subitement et Wolf Adolf August von Lüttichau songe à proposer le poste vacant à Wagner et promet également de donner Le Vaisseau fantôme. Flatté, Richard Wagner dédie la partition du Vaisseau fantôme à Ida von Lüttichau.

Les négociations vont bon train, car Wagner préfère le poste de Hofkapellmeister, plus prestigieux que celui de Musikdirektor. Wagner écrit dans Mein Leben :

« […] je fus vraiment ravi de constater l’étonnant changement qui était survenu dans l’attitude de l’intendant, Monsieur von Lüttichau, à mon égard. Cet homme singulier me témoigna une sympathie dont on ne l’aurait pas cru capable auparavant et je dois reconnaitre qu’il me témoigna toujours personnellement une véritable bienveillance, même plus tard lorsque nous eûmes d’incessantes dissensions. Néanmoins, ma décision me dut pour ainsi dire arrachée par surprise. Le 2 février 1843, je fus très aimablement convoqué au bureau de l’intendance royale ; j’y trouvai tout l’état-major de la Königliche Kapelle rassemblé autour de Monsieur von Lüttichau. Celui-ci fit alors donner solennellement lecture, par mon inoubliable ami Winkler, d’une ordonnance royale déclarant que j’étais nommé Kapellmeister de Sa Majesté avec un traitement viager de 1500 thalers. »

Dans ces conditions, Wagner ne pouvait plus négocier ses appointements. Mais il découvre des conditions de travail optimales. Von Lüttichau lui permet de faire venir Spontini, qui avait été humilié à Berlin par son remplacement à la tête de l’opéra de cour de Berlin par Meyerbeer, pour qu’il dirige personnellement La Vestale. Il permet également à Wagner d’engager de grands chanteurs comme Mme Schröder-Devrient ou le ténor Tichatschek. Cette période est très heureuse pour le compositeur qui compose Tannhäuser, fait jouer la 9èmeSymphonie de Beethoven. La proximité d’Ida von Lüttichau avec Tieck permet à Wagner de rencontrer le poète et d’évoquer ensemble le livret de Lohengrin.

Néanmoins les idées politiques de Wagner l’entrainent à se rapprocher des milieux révolutionnaires et il écrit un article où il imagine le roi de Saxe administrer son État selon des principes républicains. Son ami Röckel le pousse même à lire ce texte publiquement lors de la réunion du Vaterlands-Verein. Les auditeurs sont très surpris de découvrir le Maître de chapelle du roi de Saxe prononcer un discours contre les courtisans. Les fonctionnaires de la Cour ainsi que la garde communale saxonne veulent se débarrasser de Wagner et insiste auprès du roi et de von Lüttichau pour chasser Wagner de son poste. Wagner veut défendre son point de vue et écrit au roi : il confie la lettre à von Lüttichau qui ne se contient plus, et laisse éclater sa colère contre Wagner. L’intendant veut punir Wagner et lui garde rancune.

Malgré tout, Wagner poursuit sa carrière en tant que Kapellmeister et von Lüttichau accepte que soit donné Lohengrin. C’est le jeune Heine qui est chargé de dessiner les décors. Wagner pense que les affaires politiques sont du passé et qu’il va pouvoir retrouver sa place au sein de la société de Dresde. Or un jour, Heine vient lui annoncer qu’on lui a décommandé les décors pour Lohengrin. Wagner croit à tort qu’il s’agit d’un ordre de von Lüttichau. Ce dernier expliqua plus tard qu’il était favorable à la création de cet opéra mais que la cour lui avait ordonné de mettre fin au projet. Déçu, vexé, Wagner se détourne de son poste de Kapellmeister et se lance dans de nouveaux projets comme La mort de Siegfried.

Wagner continue néanmoins à diriger l’opéra de Dresde mais la cour l’assomme de reproches sur sa direction d’orchestre, réprimandes dont est chargé von Lüttichau, ce qui ne facilite pas les relations entre les deux hommes.

La tension atteint son paroxysme lorsque Wagner assiste à une réunion de « l’Association des membres de l’orchestre » de la Königliche Kapelle, invité par le violoniste Theodor Uhlig. Wagner entraîne les musiciens à prendre l’initiative d’une réforme de l’orchestre qui avait été rejetée l’année précédente par la direction. Von Lüttichau apprend par un espion, le corniste Levy, du contenu du discours. Wagner est convoqué par l’intendant et une violente dispute éclate entre eux deux. Von Lüttichau ne se retient plus et menace d’établir un rapport au roi pour renvoyer Wagner. Ce dernier lui répond qu’il compte sur la justice du souverain pour comprendre ses ambitions pour l’orchestre. Les deux hommes se quittent fâchés et Wagner subit les conséquences de cette disgrâce royale et directoriale. Les concerts de Dresde sont à partir de cette période dirigés par Reissiger. On oblige Wagner à diriger des opéras qui lui déplaisent. Puis Wagner rencontre Bakounine et son destin est scellé : il participera à la révolution de Dresde et après les événements, il va fuir la Saxe.

Nous avons peu d’informations sur la suite de la carrière de von Lüttichau à la tête du théâtre royale de la cour de Saxe qu’il dirigea jusqu’en 1862, un an avant son décès. Il est enterré à Dresde auprès de son épouse, décédée en 1856 d’un accident vasculaire cérébral.

CPL

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