Lorsque Richard Wagner s’éteint en 1883, c’est tout un empire artistique et un royaume (celui de Bayreuth) qui menacent de s’écrouler. Conserver un temps comme une œuvre intouchable dans un mausolée, survivre à la disparition du compositeur … parfois même pour mieux y échapper : Cette section raconte l'histoire de l'aventure wagnérienne après la mort du compositeur jusqu'à aujourd'hui, des appropriations des plus douteuses aux créations contemporaines les plus intéressantes.

« FASZINATION WAGNER” : une oeuvre d’art totale ou le Ring autrement !

“FASZINATION WAGNER” : deux mots, un concept, une expression pour désigner un spectacle à caractère tout à fait unique qui fera l’objet de deux représentations à Prague (Forum Karlin), les 25 et 26 octobre prochains, avant d’être repris le 29 mai 2019 sur la scène du Staatstheater de Wiesbaden (et qui sait, d’ici là, peut-être d’autres dates, d’autres lieux ?).

Ces représentations, réalisées en collaboration avec l’Opéra national tchèque et l’Opéra national de Prague réunis pour l’occasion, est l’aboutissement sur la scène wagnérienne d’un projet aussi original qu’il est admirable et non moins ambitieux. Il est surtout le résultat d’un travail commun à trois parties entre le ténor wagnérien Andreas Schager, le chef d’orchestre Matthias Fletzberger ainsi que directeur artistique Selcuk Cara qui signe tant la scénographie que la réalisation vidéo qui accompagne le spectacle sur toute la durée de celui-ci.

Les trois auteurs-acteurs de ce projet ont répondu à l’invitation du Musée Virtuel Richard Wagner pour décrire et exposer ce projet… depuis la genèse de celui-ci.

L’idée de ce spectacle tout à fait original est née de la volonté d’Andreas Schager, l’un des interprètes wagnériens de la nouvelle génération en vogue de pouvoir rendre accessibles l’art et la musique de Richard Wagner au public le plus large possible. Pas nécessairement d’ailleurs le plus habitué des salles de concert ou des théâtres d’opéra. Rompu aux rôles les plus exigeants et si éprouvants de ce répertoire éprouvant et difficile, ce talentueux artiste reconnu et acclamé par les spectateurs de Berlin, Paris et Bayreuth, est conscient de cette “fascination” si particulière qu’exerce la musique du compositeur de la Tétralogie sur les auditeurs.

Car, fait-il remarquer : “si je prends mon propre cas pour exemple, vous savez que j’ai suivi une éducation tout à fait en dehors des circuits lyriques et artistiques traditionnels. J’ai été élevé dans l’environnement rural de la ferme de mes parents et je n’avais jamais entendu parler… de Richard Wagner ! Mais je sais que, même pour des gens a priori tout à fait étrangers à cette musique, celle de Wagner exerce une telle fascination … aussi forte et indescriptible… que inexplicable ! Pour beaucoup d’entre eux, pour des raisons d’éducation ou de goûts personnels, ceux-ci n’auront jamais l’opportunité de vivre pleinement cette incroyable “fascination” que peut exercer cette musique. Car il n’est pas donné à tout le monde d’avoir la possibilité, la curiosité ou même le… “courage” d’assister à un opéra de près de cinq heures – voire plus – et ainsi d’éprouver cette émotion unique que fait naître en chacun la musique de Richard Wagner. C’est parce que j’ai personnellement vécu cette expérience que je sais combien ces opéras démesurés peuvent effrayer et rebuter autant de monde ! C’est pourquoi je pense qu’à travers la synthèse musicale et dramatique de l’épopée fantastique du Ring que nous avons construite et ramenée à un spectacle d’une durée d’environ 1h30, nous pourrons faire vivre cette expérience unique auprès d’un public qui ne serait peut-être jamais venu de lui-même à la rencontre de l’oeuvre de Wagner. Et ainsi passer à côté de l’opportunité de vivre ce même pouvoir de fascination que vous soyez un habitué du Festival de Bayreuth depuis des années ou bien que vous découvriez cette musique pour la toute première fois.

De même que nous avons pensé tous les trois à un concept de spectacle tout à fait original qui n’est ni une représentation d’opéra traditionnelle, ni même une “version de concert”. Aussi nous avons pensé à un dispositif scénique construit spécialement pour l’occasion, avec une scène en forme de promontoir qui encadre la fosse d’orchestre (un effectif de quatre-vingt seize musiciens placés sous la baguette de Matthias Fletzberger) et sur lequel le protagoniste que je suis évoluera au fur et à mesure du spectacle, devant un écran géant situé à l’arrière de la scène (7 mètres de largeur par 3 de hauteur) et sur lequel sera projeté la vidéo réalisée par Selcuk Cara.”

Trois artistes, trois talents tout à fait incroyables et complémentaires, aux parcours aussi remarquables que différents et originaux.

Matthias Fletzberger, directeur musical et chef d’orchestre pour ces représentations évoque son propre parcours wagnérien : “en fait, contrairement à mes deux amis, j’ai découvert la musique de Richard Wagner à l’âge de sept ans… et, pour l’anecdote… c’est à cet âge que j’ai “dirigé” mon tout premier opéra de Wagner ! Nous avions en effet à la maison l’enregistrement du Ring par Wilhelm Furtwängler en disques, je suivais des cours de piano depuis deux ans déjà, et mon père possédait une baguette qui avait appartenu à Furtwängler lui-même ! Je ne proviens pas d’une famille de musiciens en tant que tels mais à la maison tout le monde aimait la musique, Un soir où mes parents n’étaient pas à la maison, j’ai pris la partition de La Walkyrie que j’ai placée devant moi au milieu de tous mes jouets, et j’ai commencé à passer l’enregistrement de Furtwängler… en faisant mine de diriger l’orchestre et les solistes ! C’est ainsi que j’ai ressenti pour la première fois cette fascination dont parle Andreas… au plus près ! J’ai découvert comment lire une partition à travers la musique de Wagner elle-même. Par la suite, lorsque j’ai effectué mes études au Conservatoire de Vienne, je me rendais chaque soir à l’Opéra lorsqu’était donné un opéra de Wagner et c’est ainsi que peu à peu j’ai découvert tout ce qu’il y avait de fascinant dans cette musique, dans ce répertoire. Ce n’est qu’après de longues années en tant que pianiste concertiste que je suis revenu à la musique de Wagner, en tant que chef d’orchestre cette fois-ci. Et lorsque j’ai redécouvert cette musique, la magie était intacte. Je dois dire que pour ce projet, je retrouve avec une joie immense l’Orchestre de  l’Opéra de Prague, que j’ai déjà eu l’occasion de diriger dans les années 90, et qui, depuis longtemps, est familier de ce répertoire. Depuis son directeur musical Angelo Neumann, à la fin du XIXème siècle qui fit tant pour l’oeuvre de Wagner et qui forma dans son propre théâtre tant de chefs wagnériens… tels Gustav Mahler lui-même ! Il existe à Prague une très grande tradition wagnérienne et le public y est aussi attentif que familier. C’est donc une chance inouïe que de pouvoir avoir l’occasion de travailler à Prague pour ce projet, car on m’a accordé un nombre de répétitions qu’aucun autre théâtre d’opéra ne m’aurait donné.

Pour ce spectacle, nous ne nous sommes pas contentés de faire se succéder les plus grandes pages du Ring, les extraits les plus attendus, ni même les “tubes” car nous avons voulu présenter l’oeuvre dans sa totalité en ré-écrivant complètement celle-ci. Lorsque je dis “réécrire l’oeuvre”, il ne s’agit pas de proposer une musique qui ne soit pas exclusivement de la plume de Wagner lui-même : toutes les notes sont du compositeur ; les passages musicaux y sont juste organisés et placés différemment. J’utilise la totalité de l’orchestre initial voulu par Wagner, aucune “réduction” n’a été effectuée. Comme Andreas est le seul protagoniste de ce spectacle, bien entendu, certains personnages, interprétés par des voix féminines ou de voix de basse que j’ai dû transcrire pour des instruments spécifiques à la couleur et au timbre voulu par Wagner (i.e. les Filles du Rhin sont ainsi interprétées par un trio de clarinettes), mais je n’ai pas touché à la partition du Maître en ce sens qu’aucune note n’a été rajoutée. »

Puis Selcuk Cara d’évoquer son propre parcours wagnérien et la manière dont il a conçu l’ossature de ce spectacle : “En fait”, nous confie le cinéaste et metteur en scène, “mon parcours s’apparente un peu à celui d’Andreas. Autant lui a grandi au milieu des vaches, moi-même j’ai grandi au milieu … des moutons ! C’est tout à fait par hasard que j’ai rencontré celui qui allait devenir mon professeur de chant qui était un grand connaisseur de la musique de Wagner lui-même et qui m’a introduit auprès de tous ces artistes de deux dernières décennies dont j’étais tout à fait ignorant des noms même ! Et c’est ainsi que Wagner s’est imposé à moi de manière tout à fait naturelle, alors que d’autres artistes sont formés à l’école baroque ou bien encore à l’école italienne. Wagner, oui, donc, comme une sortes d’évidence en fait. Car je suis d’origine turque, on attendait sans doute de moi qu’en tant qu’artiste lyrique, je fasse mes premières armes dans le répertoire italien déjà plutôt que le répertoire allemand, et celui de Wagner en particulier. Mais je me sentais tellement investi dans ce répertoire et j’ai tellement été marqué par cette fascination dont parle Andreas qu’il était évident pour moi que je “chante allemand” et que je “chante Wagner” avant tout.

Mais naturellement, j’avais, comme tout amateur, ma propre idée de cette épopée que représente le Ring. Et pourquoi pas – puisqu’il s’agissait, tout en restant fidèle à la partition et à l’intention de Wagner lui-même, en proposer une nouvelle approche. En allant droit au but de ce que raconte l’action et la “débarrassant” de tout ce qui pouvait paraître comme superflu et accessoire. Pour cela, comme un chef de cuisine, je disposais de tous les ingrédients : la partition (le matériau orchestral) interprétée par l’orchestre original de Wagner sous la direction de Matthias, et du ténor, Andreas, qui, dans notre spectacle incarne à la fois les rôles de Siegmund et celui de Siegfried. Il ne me restait plus qu’à combiner ceux-ci ensemble dans un certain ordre en y ajoutant ce “liant” cette “sauce” que représente l’ajout de la vidéo.

C’est pourquoi nous sommes partis ensemble de l’idée de débuter le spectacle par la Mort de Siegfried (qui habituellement clôt le cycle), et, peu à peu, nous racontons cette épopée du point de vue de celui qui va mourir, en l’occurrence Siegfried, et qui voit défiler devant lui toute sa vie, depuis ses origines. Lorsque j’ai passé mon doctorat en littérature et musicologie, celui-ci avait justement pour thème Der Ring des Nibelungen – Déclin des structures familiales comme moyens dramaturgiques dans la Tétralogie de Richard Wagner ». Et c’est justement ce à quoi je me suis intéressé pour écrire ce spectacle. Afin de raconter l’histoire du Ring autrement. En me basant sur les rapports entre fils, père et… grand-père (bien que celui-ci (Wotan) soit absent de la scène naturellement mais sera représenté par une allégorie, celle du loup, qui sera projeté dans la vidéo, à chaque fois que l’on y fait allusion.) Le fil conducteur du spectacle pourrait être résumé de la manière suivante : “ certes, Siegmund et Siegfried nous apparaissent comme deux personnages libres dans la Tétralogie – l’un conquiert sa soeur et son amante, et lui fait donne un fils, le deuxième forge l’épée “de la liberté”, Notung, mais sont-ils pour autant libres dans leurs faits et gestes ? L’action en arrive t-elle à cette fin tragique que nous mettons d’emblée en avant comme une sorte de choc visuel et musical alors que les deux personnages seraient libres de leur destin ?” Non, bien sûr, car ils ne sont que des points avancés sur l’échiquier par Wotan, d’une part, et Alberich, d’autre part, pour récupérer l’anneau et ainsi le pouvoir sur le monde. C’est pourquoi nous revenons à l’essentiel du drame en insistant sur le labyrinthe dans lequel évoluent Siegmund, puis Siegfried, pour parvenir à jouir de leur propre existence. Du moins c’est ce qu’ils croient.

Le support vidéo, qui est régulièrement utilisé maintenant dans les productions d’opéras, joue ici une part tout à fait unique et singulière dans notre projet. Et je n’ai pas eu à chercher bien loin pour trouver les allégories que j’allais pouvoir utiliser et mettre en scène dans mon montage : car tous ceux-ci sont en fait décrit dans le texte de Wagner lui-même. Aussi, pas d’image féminine pour incarner la figure de Brünnhilde, mais un cheval, Grane en l’occurrence. J’espère juste qu’à travers “cette forêt de symbole”, le spectateur saura s’y retrouver, mais la musique devrait l’aider à remettre les éléments en place. Finalement, débarrassée de tout ce superflu dont je parlais plus haut, l’histoire du Ring est tout à fait limpide. Et il ne s’agit que d’une “banale” histoire de famille avec toutes les tensions que les rapports entre les membres de ceux-ci peuvent engendrer.”

A notre question : “Faszination Wagner ou une “Oeuvre d’art totale”, finalement ? “ Nos trois invités de répondre : “Sans aucun doute ! Et il y a fort à parier que si Wagner aurait eu à sa disposition la vidéo comme support à son travail pour ses premières productions à Bayreuth qu’il aurait adoptée celle-ci, de manière tout à fait naturelle !”

En guise de conclusion : “pour ce projet”, souligne Andreas Schager qui en est l’initiateur, “nous travaillons avec notre âme et notre sang, nous avons mis toute notre énergie dans celui-ci, même si nous n’en tirerons peut-être aucun bénéfice matériel ou presque – car l’important n’est pas là. Même si – ce que nous espérons – le spectacle saura convaincre le public et la critique et nous offrira la possibilité de pouvoir le jouer ailleurs sur d’autres scènes. Car cette fascination qu’exerce sur nous tous, artistes qui sommes au plus près de cette oeuvre, cette musique incroyable qui est celle de Richard Wagner, nous avons pour mission de la faire découvrir au plus grand nombre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire avec ce spectacle.”

Le Musée Virtuel Richard Wagner ne peut qu’être admiratif devant un tel projet, à tel point que nous nous sentons nous mêmes investis de le faire connaître au plus grand nombre. Et de souhaiter pleine réussite et longue vie à celui-ci !

NC