Une origine entre Leipzig et Londres
Ferdinand Christian Wilhelm Praeger naît à Leipzig le 22 janvier 1815, au sein d’une famille juive cultivée. Son père, Heinrich Aloys Praeger, violoniste et chef d’orchestre né à Amsterdam, dirige un temps l’opéra de Leipzig avant de poursuivre sa carrière à Hanovre puis Magdebourg. Sa mère, Elizabeth Davis, issue d’une famille anglo-juive, lui transmet une culture cosmopolite.
D’abord formé au violoncelle, Ferdinand se tourne ensuite vers le piano sur les conseils de Johann Nepomuk Hummel, dont il reçoit l’influence technique et esthétique. Après un séjour à La Haye, il s’établit à Londres en 1834. La capitale britannique devient dès lors sa patrie d’adoption et le centre de ses activités musicales. Il y mène une double carrière de compositeur et de pédagogue, tout en participant activement, à partir de 1842, au débat critique en tant que correspondant du Neue Zeitschrift für Musik.
Son œuvre comprend trente-six sonates pour piano, vingt-cinq quatuors à cordes, de nombreuses pages de musique de chambre, ainsi que des pièces orchestrales. L’ouverture Abellino, dirigée par Hector Berlioz en 1855, constitue l’un des rares succès publics de son catalogue. Il compose aussi pour des occasions officielles, notamment lors du jubilé d’or de la reine Victoria en 1887. Il fréquente ou soutient nombre d’artistes de renom, parmi lesquels Antonín Dvořák ou la jeune Ethel Smyth, à qui il dédie un Impromptu en 1889.
Une relation ambiguë
Praeger affirme avoir dès 1845 rédigé un article sur Wagner, qu’il considère comme le début de son engagement en faveur du compositeur. Ce texte portait toutefois sur Rienzi, et non Tannhäuser comme il le prétendra plus tard. Introduit au cercle wagnérien par August Röckel, ancien compagnon d’armes de Wagner lors de la révolution de 1849, il commence à prendre la mesure des ambitions artistiques de ce dernier.
Pourtant, jusque vers 1854, Präger demeure réticent envers la « Nouvelle École allemande » et s’inquiète de l’abandon des formes classiques. C’est paradoxalement cette année-là qu’il revendique avoir facilité l’invitation de Wagner à Londres par la Philharmonic Society pour la saison 1855. Quelques jours avant l’arrivée de Wagner, il confesse toutefois dans une lettre n’avoir jamais assisté à l’une de ses œuvres ni en éprouver d’admiration particulière.
Malgré ce flou, la rencontre a bien lieu en 1855. Wagner, fraîchement débarqué, est présenté à Praeger, qui l’héberge dès la première nuit. Ce dernier l’introduit dans plusieurs cercles londoniens, notamment auprès de Michael Costa et Prosper Sainton. Wagner, dans Mein Leben, décrit Praeger comme un « homme exceptionnellement bon enfant », mais un peu creux intellectuellement. Ils partagent néanmoins des sorties, des spectacles, et des moments désireux d’établir une complicité.
En bon ambassadeur, Praeger tente aussi de préparer le public anglais. Il publie dans l’American Musical World un article qui présente Wagner comme un « républicain ultra-rouge », ce qui alimente les craintes d’un milieu musical conservateur. L’effet en est plus nuisible qu’efficace.
Un lien maintenu dans le temps
Malgré ce départ bancal, les liens personnels persistent. Wagner devient le parrain d’un des enfants de Präger, prénommé Richard Wagner Charles Henry Praeger. Des correspondances suivies sont échangées. Ils se retrouvent à Zurich en 1857, à Paris en 1861, à Tribschen en 1871, puis à Bayreuth lors du deuxième Festival en 1882. Mais dès cette époque, le lien est distendu. Wagner, consacré, n’a plus besoin de l’ancien compagnon. Präger, marginal dans les cercles de Bayreuth, en demeure un observateur bienveillant mais écarté.
Wagner as I Knew Him
En 1890, Praeger signe un contrat avec le comte de Dysart, président de la London Wagner Society. Il s’engage à livrer ses compositions pendant douze ans en échange d’une pension, et se voit confier la rédaction d’une biographie de Wagner. Il s’y attelle en 1885, mais meurt en 1891. Le livre, Wagner as I Knew Him, paraît en 1892.
Conçu comme un mémorial sincère, le livre mêle souvenirs, anecdotes et confidences. Praeger y parle d’une « amitié ininterrompue de près d’un demi-siècle ». Une affirmation discutée. Certains lecteurs saluent la vivacité du portrait et la richesse documentaire. D’autres, comme William Ashton Ellis et Houston Stewart Chamberlain, crient au scandale. Ils réfutent la légitimité de l’auteur, contestent ses sources, et l’accusent de ressusciter des épisodes politiques embarrassants pour le culte wagnérien. La tonalité franche et libre du témoignage, bien éloignée de l’hagiographie que préconise Cosima Wagner, dérange les partisans de la vulgate officielle.
Réhabiliter un regard
Longtemps mis à l’écart, Wagner tel que je l’ai connu est aujourd’hui reconnu comme une source de premier plan. Pour la première fois traduit intégralement en français, il restitue la voix singulière d’un témoin libre, irrévérencieux et pénétrant. Au fil de souvenirs tantôt tendres, tantôt cruels, c’est tout un pan de l’histoire musicale et intellectuelle du XIXe siècle qui se déploie, en marge de Bayreuth, mais non sans vérité.
L’intégralité du texte Wagner tel que je l’ai connu par Ferdinand Praeger en version intégrale traduite pour la première fois en français est disponible pour nos adhérents depuis la Section réservée aux membres (cliquez ici)
NC