Une trajectoire wagnérienne au long cours foudroyée en pleine gloire
Dans l’histoire récente de l’interprétation wagnérienne, Stephen Gould occupe une place singulière et solidement établie : celle d’un ténor héroïque construit dans la durée, par la patience, la discipline vocale et une fidélité constante aux grandes scènes du répertoire germanique. Rarement fulgurante, jamais opportuniste, sa carrière s’inscrit dans une logique de maturation progressive, qui fait de lui l’un des Heldentenöre les plus fiables et les plus sollicités du tournant des XXᵉ et XXIᵉ siècles.
Né aux États-Unis en 1962, Stephen Gould ne s’impose pas immédiatement comme chanteur wagnérien. Formé initialement dans un répertoire plus large — il débute notamment par la comédie musicale et aborde d’abord des emplois de baryton —, il n’oriente résolument sa voix vers le chant héroïque qu’à partir de la fin des années 1980. Cette évolution progressive, conduite avec prudence, explique en grande partie la longévité et la stabilité de son parcours wagnérien, fondé sur une connaissance aiguë de ses moyens et une gestion rigoureuse des prises de rôle.
L’ancrage wagnérien
C’est au cours des années 2000 que Stephen Gould s’impose durablement dans le répertoire de Richard Wagner. Son nom devient alors indissociable de Tannhäuser, Tristan, Siegfried et Siegmund, rôles qu’il aborde sur les plus grandes scènes internationales avec une constance remarquable.
Il chante Tannhäuser à de nombreuses reprises, notamment à l’Opéra d’État de Bavière, au Metropolitan Opera de New York, à l’Opéra de Vienne et au Festival de Bayreuth. Ce rôle, situé à la frontière du lyrisme et de l’héroïsme, devient l’un de ses emplois de prédilection, tant par l’endurance vocale qu’il requiert que par sa densité psychologique.
Son Tristan marque une étape décisive de sa carrière. Abordé dans les années 2010, il le chante à Bayreuth, à Vienne, à Munich et à New York. Cette incarnation se distingue par une approche résolument architecturale du rôle : loin de toute recherche d’effet ponctuel, Stephen Gould privilégie la continuité de la ligne, la stabilité du timbre et la clarté de la diction, permettant au personnage de se déployer sur la durée dans toute sa dimension tragique.
Il s’illustre également dans Siegfried, qu’il interprète aussi bien dans Siegfried que dans Le Crépuscule des dieux, notamment à Bayreuth et sur plusieurs grandes scènes européennes. L’endurance exceptionnelle exigée par ces rôles trouve chez lui une réponse technique solide et maîtrisée, faisant de son engagement dans le Ring l’un des jalons majeurs de sa trajectoire wagnérienne.
À ces sommets s’ajoute Siegmund (La Walkyrie), qu’il chante régulièrement au Metropolitan Opera, à Berlin, à Munich et à Vienne. Sa lecture du personnage, plus humaine que démonstrative, s’inscrit dans une tradition moderne du chant wagnérien, attentive à la lisibilité du texte et à la cohérence dramaturgique.
Bayreuth : un lien structurant
Le Festival de Bayreuth occupe une place centrale dans la carrière de Stephen Gould. À partir de ses premiers engagements sur la Colline verte, il devient l’un des piliers du répertoire de ténor héroïque du festival. Depuis 2004, il s’y produit plus de cent fois, incarnant successivement Tannhäuser, Tristan et Siegfried, et participant à plusieurs productions marquantes du début du XXIᵉ siècle.
À Bayreuth, Stephen Gould s’inscrit dans une tradition d’exigence vocale extrême, où la fiabilité, l’endurance et la capacité à soutenir le flux orchestral wagnérien priment sur toute recherche d’effet. Son travail avec les chefs et les metteurs en scène du festival contribue à forger l’image d’un artiste profondément professionnel, entièrement au service de l’œuvre et du collectif.
Une esthétique du chant héroïque
La voix de Stephen Gould se caractérise par une émission directe, une projection franche et une résistance remarquable sur la durée. Sans rechercher la séduction immédiate, il privilégie une construction solide du rôle, fondée sur la continuité de la ligne et la clarté de l’articulation. Cette approche fait de lui un interprète particulièrement adapté aux longues soirées wagnériennes, où la cohérence globale et la tenue dramatique priment sur l’éclat isolé.
Son chant s’inscrit dans une tradition post-romantique du Heldentenor, héritière des grandes figures du XXᵉ siècle, mais pleinement adaptée aux exigences dramaturgiques contemporaines. Chez Gould, le héros wagnérien n’est ni surplombant ni démonstratif : il est un être soumis à l’épreuve du temps, de la fatigue et du destin, engagé dans un processus dramatique continu.
La disparition d’un pilier du Wagner contemporain
Atteint d’un cancer incurable, Stephen Gould s’est éteint le 19 septembre 2023, à l’âge de soixante et un ans, à Chesapeake, en Virginie. Quelques jours auparavant, le 5 septembre, il avait rendu publique, dans un message d’une dignité saisissante, la gravité de sa situation médicale, expliquant avoir attendu la fin du Festival de Bayreuth afin de ne pas entraver le travail collectif de l’édition 2023. Le diagnostic — un cholangiocarcinome, cancer des voies biliaires à évolution rapide — ne laissait aucun espoir thérapeutique.
L’aggravation de la maladie l’avait contraint à annuler sa participation au festival, mettant un terme brutal à une relation artistique de près de vingt années avec Bayreuth. En hommage à son engagement et à son parcours, le Staatsoper de Vienne lui a dédié une représentation de Tristan und Isolde, œuvre emblématique de son répertoire.
La direction du Festival de Bayreuth a alors salué la mémoire d’un artiste dont la disparition privait le monde de l’opéra non seulement d’un chanteur et d’un interprète majeur, mais aussi d’un pédagogue, d’un collègue et d’un ami profondément estimé.
Par la régularité de ses engagements, la solidité de sa technique et la cohérence de ses choix, Stephen Gould s’est imposé comme l’une des figures centrales du Wagner contemporain. Sa carrière illustre une conception exigeante et responsable du chant héroïque, fondée sur la durée, la fidélité aux œuvres et le respect des grandes institutions wagnériennes.
À l’instar des grands interprètes qui ont façonné la réception moderne de Richard Wagner, il aura contribué à maintenir vivant un répertoire d’une exigence extrême, non par l’éclat ou l’effet, mais par une présence constante, une endurance exemplaire et un sens aigu du théâtre. À ce titre, son nom demeure inscrit durablement dans l’histoire de l’interprétation wagnérienne, aux côtés de ceux qui, depuis la fin du XXᵉ siècle, ont assuré la transmission rigoureuse et incarnée de cet héritage.
NC
Postlude : Stephen Gould : « Sur le rapport de l’artiste à l’Oeuvre de Richard Wagner ».
Un document Deutsche Grammophon, réalisé à l’occasion des représentations de Tristan et Isolde dans la production du Festival de Bayreuth (ms : Katharina Wagner ; dm : Christian Thielemann, 2015)?
La vidéo ci-dessous présente un entretien avec Stephen Gould autour de Tristan und Isolde, dans le contexte de la production de Bayreuth, créée le 25 juillet 2015, à l’occasion du 150ᵉ anniversaire de l’ouvrage. Cette production réunit notamment Evelyn Herlitzius, l’Orchestre du Festival de Bayreuth et s’inscrit dans le cadre du partenariat audiovisuel exclusif entre le Festival de Bayreuth et Deutsche Grammophon. La vidéo est proposée à titre documentaire ; tous les droits relatifs aux images, au son et aux interprétations demeurent la propriété de leurs ayants droit respectifs, conformément aux mentions légales de la plateforme YouTube.
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