Artur Bodanzky, by Herman Mishkin
Les salles d’expositions permanentes

Section I

UNE VIE

Section II

DANS L’INTIMITÉ DE RICHARD WAGNER

Section III

UNE OEUVRE

Section IV

L’AVENTURE DE BAYREUTH

Section V

ILS ONT CRÉÉ WAGNER ET LE MYTHE WAGNÉRIEN

Section VI

 LIEUX DE VIE, LIEUX D’INSPIRATION

Section VII

WAGNER POUR LA POSTÉRITÉ

Section VIII

 WAGNER APRÈS WAGNER
Les salles d’expositions permanentes

Section I

UNE VIE

Section II

DANS L’INTIMITÉ DE RICHARD WAGNER

Section III

UNE OEUVRE

Section IV

L’AVENTURE DE BAYREUTH

Section V

ILS ONT CRÉÉ WAGNER ET LE MYTHE WAGNÉRIEN

Section VI

 LIEUX DE VIE, LIEUX D’INSPIRATION

Section VII

WAGNER POUR LA POSTÉRITÉ

Section VIII

 WAGNER APRÈS WAGNER
Scroll left 1 svgrepo com

LES « BODANZKY CUTS » : QUAND LE METROPOLITAN OPERA RACCOURCISSAIT WAGNER

par Nicolas CRAPANNE

Artur Bodanzky, by Herman MishkinIntroduction

L’histoire de l’interprétation wagnérienne n’a rien d’un bloc immobile. Les œuvres que nous tenons aujourd’hui pour intangibles ont longtemps circulé sous des formes plus souples, adaptées aux impératifs du théâtre, aux habitudes du public et aux doctrines variables de la direction d’orchestre. Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’idée même de modifier une partition d’opéra — fût-ce celle de Wagner — ne soulevait guère d’objection de principe. Elle relevait au contraire d’une pratique courante, admise, parfois revendiquée.1Sur l’évolution de la notion d’« œuvre musicale » et de fidélité au texte dans l’interprétation moderne, voir Lydia Goehr, The Imaginary Museum of Musical Works, Oxford, Oxford University Press, 1992.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer ce que la musicologie anglo-saxonne a pris l’habitude d’appeler les « Bodanzky cuts », c’est-à-dire les coupures pratiquées dans les opéras de Wagner au Metropolitan Opera de New York sous la direction d’Artur Bodanzky dans l’entre-deux-guerres.2L’expression « Bodanzky cuts » apparaît dans la littérature musicologique anglophone pour désigner les coupures fréquemment associées aux interprétations wagnériennes dirigées par Artur Bodanzky au Metropolitan Opera durant l’entre-deux-guerres. Le terme ne correspond toutefois pas à un système de coupures codifié par le chef lui-même, mais constitue plutôt une désignation historiographique employée par les critiques et les historiens de l’opéra pour caractériser une pratique d’abrègement relativement répandue dans les productions wagnériennes du Met à cette époque. Voir notamment Irving Kolodin, The Metropolitan Opera 1883-1966: A Candid History, New York, Alfred A. Knopf, 1966 ; Joseph Horowitz, Wagner Nights: An American History, Berkeley, University of California Press, 1994 ; David Hamilton (dir.), The Metropolitan Opera Encyclopedia, New York, Simon & Schuster, 1987.

Le chef autrichien Artur Bodanzky (1877-1939) fut pendant plus de vingt ans l’une des figures dominantes du répertoire wagnérien au Metropolitan Opera. Entre 1915 et 1936, il dirigea un nombre considérable de représentations de Wagner et contribua à faire du théâtre new-yorkais l’un des principaux centres d’interprétation wagnérienne hors d’Europe.3Sur la carrière de Bodanzky au Metropolitan Opera, voir Irving Kolodin, The Metropolitan Opera 1883-1966: A Candid History, New York, Alfred A. Knopf, 1966, p. 329-341 ; Michael Scott, The Record of Singing, vol. II, Londres, Duckworth, 1979, p. 210-214.

Cependant, cette activité s’accompagnait d’une pratique qui surprend aujourd’hui : l’abrègement régulier de certains passages de la partition afin de réduire la durée des représentations.

Il faut toutefois poser d’emblée une distinction essentielle. Les « Bodanzky cuts » ne constituent pas un système officiellement codifié par Bodanzky lui-même. Le terme désigne plutôt une tradition d’exécution attestée au Metropolitan Opera entre les années 1910 et 1930, dont Bodanzky fut le principal vecteur, mais qui s’inscrit dans une conception beaucoup plus large de la pratique lyrique de l’époque.

À cette période, même les œuvres de Wagner — que l’on considère aujourd’hui comme des monuments intouchables — étaient fréquemment abrégées. Comprendre ces coupures suppose donc de replacer la question dans son contexte historique : celui d’un théâtre soumis à des contraintes pratiques et à des habitudes de réception très différentes de celles qui prévalent aujourd’hui.

La question des coupures dans les opéras de Wagner s’inscrit en réalité dans une problématique historiographique plus large : celle de la transformation progressive de la notion d’« œuvre » dans la culture musicale occidentale. Au XIXe siècle, la partition n’est pas encore considérée comme un texte inviolable. Les chefs d’orchestre et les directeurs de théâtre disposent d’une marge d’intervention relativement large. Dans le cas de Wagner lui-même, cette situation n’est pas totalement paradoxale : le compositeur n’hésita pas à modifier ses propres œuvres au fil des productions, notamment à Dresde, à Munich ou à Bayreuth.4Sur les modifications apportées par Wagner à ses propres œuvres au fil des productions et, plus largement, sur la flexibilité de la pratique théâtrale au XIXe siècle, voir Barry Millington (dir.), The Wagner Compendium, Londres, Thames & Hudson, 1992, p. 259-262 ; John Deathridge et Carl Dahlhaus, The New Grove Wagner, New York, Norton, 1984.

Ce n’est qu’au cours du XXe siècle, sous l’influence conjointe de la musicologie critique, de l’édition scientifique et de l’enregistrement sonore, que s’impose progressivement l’idée d’une fidélité absolue au texte musical.

Les « Bodanzky cuts » doivent donc être compris non pas comme une anomalie isolée, mais comme l’un des derniers avatars d’une tradition interprétative héritée du XIXe siècle.

Artur Bodanzky inI. Artur Bodanzky et la tradition wagnérienne du Metropolitan Opera

La carrière d’Artur Bodanzky illustre de manière exemplaire la transplantation des traditions musicales germaniques vers les États-Unis au début du XXe siècle. Né à Vienne en 1877, Bodanzky fut formé dans l’environnement musical de la capitale impériale, où la musique de Wagner occupait déjà une place centrale dans la vie musicale et dans la culture esthétique de l’époque. Élève du Conservatoire de la Gesellschaft der Musikfreunde, il reçut une formation profondément marquée par la tradition orchestrale austro-allemande, qui se situait alors dans le prolongement direct de l’héritage de Wagner, de Bruckner et de Mahler.5Sur la formation viennoise de Bodanzky et son inscription dans la tradition austro-allemande, voir Michael Scott, The Record of Singing, vol. II, Londres, Duckworth, 1979, p. 210-214.

Comme la plupart des chefs d’orchestre de sa génération, Bodanzky fit ses premières armes dans les théâtres d’opéra de province, véritables laboratoires de la pratique lyrique. Ces maisons constituaient alors de véritables écoles de direction où les jeunes chefs devaient diriger un vaste répertoire dans des conditions souvent exigeantes, alternant les œuvres italiennes, françaises et allemandes au rythme soutenu de la vie théâtrale. Cette formation pratique contribua à forger chez Bodanzky un sens aigu du théâtre musical, ainsi qu’une grande souplesse dans l’adaptation des œuvres aux contraintes de la scène.

Après des débuts à Graz et à Prague, il fut engagé à Mannheim, où il dirigea en 1909 un cycle complet de la Tétralogie. Cette production attira l’attention du monde musical et contribua à établir sa réputation de chef wagnérien. Mannheim occupait alors une place importante dans la vie musicale allemande, et la réussite de ce cycle wagnérien permit à Bodanzky de se faire connaître au-delà du cercle des théâtres provinciaux.6Sur le Ring de Mannheim en 1909 et la réputation wagnérienne de Bodanzky, voir Frederic Spotts, Bayreuth: A History of the Wagner Festival, New Haven, Yale University Press, 1994, p. 173-175.

La carrière de Bodanzky prit un tournant décisif lorsqu’il fut invité à rejoindre le Metropolitan Opera de New York en 1915. À cette époque, la maison new-yorkaise cherchait à renforcer son prestige dans le répertoire germanique et à rivaliser avec les grandes institutions lyriques européennes. Le Metropolitan Opera était déjà devenu l’un des centres majeurs de la vie musicale américaine, et l’arrivée de chefs européens expérimentés constituait un élément essentiel de cette stratégie artistique.7David Hamilton (dir.), The Metropolitan Opera Encyclopedia, New York, Simon & Schuster, 1987, p. 40-42.

Bodanzky s’imposa rapidement comme l’un des principaux chefs du théâtre pour le répertoire allemand. Durant plus de vingt ans, il dirigea régulièrement les grands ouvrages de Wagner, notamment Tristan et Isolde, La Walkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des dieux et Parsifal. À une époque où les opéras de Wagner occupaient une place centrale dans la programmation du Metropolitan Opera, son rôle fut déterminant dans la formation d’une véritable tradition wagnérienne américaine.

Les témoignages contemporains décrivent sa direction comme particulièrement énergique et dramatique. Contrairement à certains chefs européens qui privilégiaient une lecture monumentale et contemplative de Wagner, Bodanzky cherchait à maintenir une tension dramatique constante. Ses tempos étaient souvent plus rapides que ceux adoptés par d’autres chefs de la même époque, et sa direction se caractérisait par une volonté de préserver la continuité théâtrale du drame.

Pour Bodanzky, l’opéra devait avant tout rester un spectacle vivant. La progression dramatique et l’efficacité théâtrale primaient souvent sur la restitution scrupuleuse de chaque détail de la partition. Dans ce contexte, l’abrègement de certains passages pouvait apparaître non pas comme une trahison de l’œuvre, mais comme une adaptation nécessaire aux exigences du théâtre.

Il convient également de rappeler que le Metropolitan Opera fonctionnait selon un système de répertoire particulièrement intense. Les œuvres étaient souvent reprises avec des distributions différentes et dans des conditions de répétition relativement limitées. Dans un tel contexte, les chefs d’orchestre étaient parfois amenés à adapter les partitions afin de tenir compte des contraintes pratiques de la production.

La pratique des coupures ne constituait donc pas une singularité propre à Bodanzky. Elle s’inscrivait dans une tradition plus large de la direction lyrique du début du XXe siècle. Cependant, la fréquence et l’ampleur des coupures associées à ses interprétations wagnériennes furent suffisamment marquantes pour que la musicologie anglo-saxonne finisse par désigner ces pratiques sous le nom de « Bodanzky cuts ».

Le rôle de Bodanzky dans l’histoire du Metropolitan Opera dépasse néanmoins la question des coupures. Par la régularité de son activité et par l’ampleur de son répertoire, il contribua à établir une véritable tradition d’interprétation wagnérienne aux États-Unis. Les générations de chanteurs wagnériens qui se produisirent au Metropolitan Opera dans l’entre-deux-guerres — parmi lesquels Lauritz Melchior, Frida Leider ou Kirsten Flagstad — travaillèrent fréquemment sous sa direction.

Chef associé aux fameuses coupures wagnériennes, il fut également l’un des principaux artisans de la diffusion du répertoire de Wagner dans la vie musicale américaine du premier XXe siècle. C’est dans ce contexte qu’il convient maintenant d’examiner les conditions particulières dans lesquelles les opéras de Wagner furent reçus et représentés aux États-Unis.

Metropolitan opera 1905 cropII. Les conditions de réception de Wagner aux États-Unis et les contraintes du Metropolitan Opera

Pour comprendre la pratique des coupures dans les opéras de Wagner au Metropolitan Opera durant l’entre-deux-guerres, il est indispensable d’examiner le contexte spécifique dans lequel ces œuvres furent reçues et interprétées aux États-Unis. Contrairement à l’Allemagne ou à l’Autriche, où l’œuvre de Wagner s’inscrivait dans une tradition culturelle nationale et dans un réseau dense de théâtres lyriques familiers de ce répertoire, les opéras wagnériens furent introduits dans le paysage musical américain dans des conditions sensiblement différentes.

Dès la fin du XIXe siècle, Wagner acquit pourtant une importance considérable dans la vie musicale des États-Unis. Les grandes institutions musicales américaines — notamment le Metropolitan Opera de New York — cherchèrent très tôt à rivaliser avec les grandes scènes européennes en intégrant les œuvres du compositeur au cœur de leur programmation. Le Metropolitan Opera, fondé en 1883, fit rapidement du répertoire wagnérien l’un des piliers de son activité artistique.8Sur la réception de Wagner aux États-Unis et sa place dans la culture américaine, voir Joseph Horowitz, Wagner Nights: An American History, Berkeley, University of California Press, 1994 ; Alex Ross, Wagnerism: Art and Politics in the Shadow of Music, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2020.

Cependant, l’introduction et la diffusion des opéras de Wagner dans le contexte américain se heurtèrent à plusieurs contraintes spécifiques. La première concernait la durée exceptionnelle des œuvres. Les drames musicaux de Wagner dépassaient largement la durée habituelle des spectacles lyriques auxquels le public américain était accoutumé. Un cycle complet de la Tétralogie représente près de quinze heures de musique réparties sur quatre soirées, tandis que des ouvrages comme Tristan et Isolde ou Die Meistersinger von Nürnberg dépassent aisément quatre heures de représentation.9Barry Millington (dir.), The Wagner Compendium, Londres, Thames & Hudson, 1992, p. 259-262.

Dans le cadre du Metropolitan Opera, ces durées posaient des difficultés concrètes. Le théâtre new-yorkais s’adressait à un public mondain pour lequel la soirée d’opéra constituait aussi un événement social. Les représentations commençaient généralement vers vingt heures, et les spectateurs étaient peu enclins à rester au théâtre jusqu’au milieu de la nuit.

À ces considérations pratiques s’ajoutait la question de la réception linguistique des œuvres. Contrairement aux publics germanophones, le public américain ne comprenait pas nécessairement l’allemand. Si le Metropolitan Opera conserva généralement l’usage de la langue originale pour les opéras de Wagner, d’autres institutions américaines adoptèrent une approche plus pragmatique. Plusieurs compagnies d’opéra présentèrent les ouvrages du compositeur dans des traductions anglaises destinées à faciliter la compréhension du texte dramatique.

Cette pratique de la traduction, relativement répandue dans la vie lyrique américaine de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, témoigne d’une conception du théâtre musical dans laquelle l’accessibilité du drame pouvait primer sur la fidélité absolue au texte original.

Un autre facteur important résidait dans l’organisation même du système de répertoire du Metropolitan Opera. Contrairement au modèle des festivals ou des maisons d’opéra spécialisées, le Met fonctionnait selon un calendrier extrêmement dense, alternant les œuvres du répertoire italien, français et allemand au cours d’une même saison. Les productions wagnériennes devaient donc s’insérer dans un programme particulièrement chargé, ce qui limitait parfois le temps disponible pour les répétitions.

Dans ce contexte, les chefs d’orchestre étaient souvent amenés à adapter les partitions afin de tenir compte des contraintes de production. Les coupures pouvaient répondre à plusieurs objectifs : réduire la durée globale de la représentation, alléger certaines sections jugées excessivement longues ou répétitives, ou encore faciliter l’exécution de passages particulièrement exigeants pour les chanteurs.

Il faut également rappeler que la pratique des coupures dans les opéras de Wagner ne constituait nullement une singularité américaine. Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, les chefs d’orchestre européens eux-mêmes n’hésitaient pas à intervenir dans les partitions pour adapter les œuvres aux conditions de représentation. Même à Bayreuth, théâtre pourtant conçu par Wagner pour la présentation idéale de ses drames musicaux, certaines coupures furent pratiquées dans les premières décennies du festival.10Sur les traditions de coupures dans l’opéra au XIXe siècle et dans les premières décennies du festival de Bayreuth, voir Frederic Spotts, Bayreuth: A History of the Wagner Festival, New Haven, Yale University Press, 1994 ; John Deathridge et Carl Dahlhaus, The New Grove Wagner, New York, Norton, 1984.

Ainsi, la tradition des « Bodanzky cuts » doit être replacée dans une perspective plus large. Elle s’inscrit dans une pratique internationale de la direction lyrique qui privilégiait l’efficacité dramatique et les contraintes du théâtre sur la restitution littérale de la partition. Ce n’est qu’à partir du milieu du XXe siècle, sous l’influence croissante de la musicologie critique et de l’édition scientifique des œuvres, que s’imposa progressivement l’idée d’une exécution intégrale des opéras de Wagner.

Dans ce cadre historique, les coupures pratiquées au Metropolitan Opera apparaissent moins comme une anomalie isolée que comme l’une des manifestations d’une tradition interprétative héritée du XIXe siècle. La particularité de son activité au Metropolitan Opera tient surtout à la fréquence avec laquelle ces pratiques furent signalées par les critiques et les historiens de l’interprétation wagnérienne. L’examen des coupures signalées dans les différentes productions permet dès lors d’en analyser plus précisément la logique dramaturgique, notamment dans certains ouvrages emblématiques du répertoire wagnérien, au premier rang desquels figure Tristan et Isolde.

ImagesIII. Les « Bodanzky cuts » dans Tristan et Isolde

Parmi les ouvrages de Wagner concernés par les pratiques d’abrègement au Metropolitan Opera, Tristan et Isolde occupe une place particulière. L’opéra constitue en effet l’un des exemples les plus extrêmes de la conception wagnérienne du drame musical, caractérisée par une dilatation exceptionnelle du temps musical et par une continuité orchestrale presque ininterrompue. Dès sa création à Munich en 1865, l’ouvrage fut perçu comme une œuvre d’une longueur et d’une densité inhabituelles, tant par la complexité de son écriture harmonique que par l’ampleur de ses développements dramatiques.11Carl Dahlhaus, Richard Wagner’s Music Dramas, Cambridge, Cambridge University Press, 1979, p. 89-116.

Dans ce contexte, Tristan et Isolde posa très tôt aux chefs d’orchestre et aux directeurs de théâtre des difficultés pratiques. Le troisième acte en particulier, dominé par le long délire de Tristan blessé dans le château de Kareol, constitue l’une des pages les plus étendues et les plus introspectives du théâtre wagnérien. Wagner y développe un vaste monologue intérieur dans lequel le héros revisite les souvenirs de sa rencontre avec Isolde, évoque le philtre d’amour et sombre progressivement dans une hallucination fiévreuse.12Sur la dramaturgie du troisième acte de Tristan und Isolde, voir Jean-Jacques Nattiez, Wagner androgyne, Paris, Christian Bourgois, 1990, p. 347-365 ; Roger Scruton, Death-Devoted Heart: Sex and the Sacred in Wagner’s Tristan and Isolde, Oxford, Oxford University Press, 2004.

Cette scène repose sur un processus musical d’expansion continue. Les motifs du désir, de la nuit et du philtre y apparaissent sous de multiples transformations, tandis que l’orchestre déploie une texture harmonique d’une densité remarquable. L’action dramatique proprement dite y progresse lentement, laissant place à une exploration psychologique approfondie du personnage.

C’est précisément dans cette section que certaines coupures furent pratiquées dans les productions dirigées par Artur Bodanzky au Metropolitan Opera. Dans plusieurs partitions d’orchestre utilisées dans les années 1920 et 1930, des annotations indiquent la suppression de certains segments du délire de Tristan. Ces coupures concernaient notamment des passages où l’orchestre développe longuement les motifs associés au souvenir du philtre et à l’image d’Isolde.13Les matériels d’orchestre annotés du Metropolitan Opera constituent ici la source primaire la plus directe pour documenter les coupures pratiquées dans certaines productions wagnériennes de l’entre-deux-guerres. Voir Metropolitan Opera Archives, Wagner materials collection.

Ces coupures correspondent, dans les matériels d’orchestre annotés conservés au Metropolitan Opera, à des suppressions situées dans le troisième acte, principalement entre les interventions « Die alte Weise » et « Wie, hör’ ich das Licht ? ». Elles affectent des segments intermédiaires du délire de Tristan, où l’écriture orchestrale développe de manière extensive les motifs du désir et du souvenir.

D’un point de vue structurel, ces passages correspondent à des zones de dilatation temporelle où la progression dramatique est suspendue au profit d’une exploration intérieure du personnage. Leur suppression réduit la durée de la scène de plusieurs minutes et modifie la perception du monologue, en accentuant sa trajectoire vers l’arrivée d’Isolde. 14Dans les partitions d’orchestre annotées utilisées au Metropolitan Opera dans les années 1920–1930, les coupures du troisième acte de Tristan und Isolde sont généralement situées dans le long monologue de Tristan (acte III), entre « Die alte Weise » et « Wie, hör’ ich das Licht ? ». Ces indications figurent dans les matériels conservés au Metropolitan Opera Archives (Wagner materials collection).

61Ix7cOPeyL. SX450Une coupure caractéristique dans le troisième acte

Dans certaines représentations du Metropolitan Opera dirigées par Bodanzky, une section du développement orchestral précédant l’arrivée du navire d’Isolde était supprimée. Ce passage se situe dans la longue scène où Tristan, affaibli par sa blessure, oscille entre lucidité et hallucination. Wagner y déploie un tissu orchestral particulièrement dense, où les motifs du désir et de la nuit se mêlent dans une succession de progressions harmoniques.

La suppression de cette section réduisait la durée globale de la scène de plusieurs minutes. D’un point de vue dramatique, l’effet était double. D’une part, la progression vers l’arrivée d’Isolde devenait plus directe, la tension dramatique se concentrant davantage sur l’attente du navire. D’autre part, la dimension introspective du monologue de Tristan se trouvait partiellement réduite, certains développements psychologiques étant abrégés.

Les interventions ne concernaient pas les moments structurants de l’ouvrage — tels que l’entrée d’Isolde ou le célèbre Liebestod final — mais plutôt des sections intermédiaires où Wagner explore les ramifications psychologiques du drame. Bodanzky semblait privilégier la continuité dramatique de l’action, quitte à réduire certains développements musicaux.

Cette approche s’inscrivait dans la conception théâtrale qui caractérisait sa direction. Pour Bodanzky, l’opéra devait conserver une dynamique dramatique soutenue. Les longues plages méditatives ou introspectives pouvaient apparaître, dans le contexte du Metropolitan Opera, comme des ralentissements susceptibles d’affaiblir la tension dramatique du spectacle.

La question des tempos jouait également un rôle important dans cette perception. Les témoignages contemporains indiquent que Bodanzky dirigeait Tristan et Isolde à des tempos généralement plus rapides que ceux adoptés par certains chefs européens de la même époque. La combinaison de tempos relativement vifs et de certaines coupures contribuait à réduire sensiblement la durée globale de l’ouvrage.

Les comparaisons de durée entre différentes traditions d’interprétation permettent d’illustrer cette différence. Certaines exécutions de Tristan et Isolde dirigées par Bodanzky au Metropolitan Opera dans les années 1930 atteignaient environ quatre heures de musique, tandis que des interprétations ultérieures — notamment celles de Wilhelm Furtwängler ou de Karl Böhm — dépassaient souvent quatre heures et quart. Ces écarts ne résultent pas uniquement des coupures. Ils reflètent également des conceptions interprétatives différentes du drame wagnérien. Chez Bodanzky, l’accent semble avoir été placé sur la progression dramatique et sur la continuité de l’action. Chez des chefs tels que Furtwängler ou Böhm, l’architecture musicale de l’ouvrage et la dimension contemplative de certaines sections occupent une place plus importante.

L’exemple de Tristan et Isolde montre ainsi que les coupures signalées dans certaines productions du Metropolitan Opera ne relevaient pas d’interventions arbitraires dans la partition, mais répondaient à une logique dramaturgique visant à resserrer la progression du drame. Dans ce contexte, les développements introspectifs particulièrement étendus de l’acte III pouvaient apparaître, dans la pratique théâtrale de l’époque, comme des passages susceptibles d’être abrégés afin de maintenir la tension dramatique du spectacle. Une logique comparable peut être observée dans les interventions signalées dans la Tétralogie, notamment dans certaines sections narratives de La Walkyrie.

71z2Cc2qfDL. UF350,350 QL50IV. Coupures dans La Walkyrie

Parmi les ouvrages de la Tétralogie, La Walkyrie occupe une position centrale tant sur le plan dramatique que sur le plan structurel. L’opéra constitue en effet le véritable pivot narratif du cycle : c’est dans cet ouvrage que les enjeux mythologiques du Ring se cristallisent autour du conflit intérieur de Wotan, tandis que les figures de Siegmund, Sieglinde et Brünnhilde donnent au drame une dimension humaine et tragique particulièrement marquée.

Dans le contexte des pratiques d’exécution du début du XXe siècle, La Walkyrie présentait cependant certaines sections dont l’ampleur pouvait poser des difficultés pratiques dans le cadre d’une représentation. La durée totale de l’opéra dépasse en effet largement quatre heures, et plusieurs passages reposent sur de longs développements narratifs ou introspectifs.

Parmi ces sections, le récit de Wotan au deuxième acte constitue l’un des moments les plus étendus et les plus complexes de l’ensemble du cycle. Dans cette scène capitale, Wotan révèle à Brünnhilde l’histoire secrète des événements qui ont conduit à la situation dramatique actuelle : la malédiction de l’anneau, la rivalité avec les géants, l’échec de ses propres stratégies pour reprendre le pouvoir sur l’anneau, et enfin l’espoir qu’il place dans la lignée des Wälsungen.15Sur la structure dramaturgique du récit de Wotan, voir Alfred Lorenz, Das Geheimnis der Form bei Richard Wagner, Berlin, Max Hesse, 1924, vol. II, p. 145-162.

Ce monologue représente l’un des passages les plus analytiques du Ring. Wagner y suspend momentanément l’action pour permettre au personnage de Wotan d’exposer les contradictions de sa propre volonté. L’écriture musicale elle-même reflète cette dimension introspective : l’orchestre tisse un réseau complexe de rappels motiviques, tandis que la ligne vocale progresse dans une déclamation souvent proche du récitatif dramatique.

Dans plusieurs partitions utilisées au Metropolitan Opera au cours des années 1920, des annotations signalent que certaines reprises du discours de Wotan pouvaient être abrégées dans les représentations dirigées par Bodanzky. Ces interventions concernaient notamment des segments où le récit revient sur des éléments déjà évoqués du drame mythologique.16Partitions annotées de Die Walküre, Metropolitan Opera Archives, New York, années 1920.

Les segments concernés se situent à l’intérieur du récit du deuxième acte, notamment dans les passages où Wotan revient sur l’origine de l’Anneau et sur la malédiction d’Alberich. Ces sections correspondent à des reprises analytiques du discours, caractérisées par une écriture proche du récitatif accompagné.

Les coupures portent principalement sur des blocs intermédiaires du monologue, sans affecter ses articulations majeures. Elles réduisent la durée du récit tout en maintenant la cohérence de la narration, au prix toutefois d’un amoindrissement de sa dimension réflexive. 17Les coupures signalées dans le récit de Wotan (acte II de Die Walküre) concernent des segments intermédiaires du monologue, notamment dans les passages relatifs à l’Anneau et à Alberich. Voir partitions annotées du Metropolitan Opera Archives (années 1920).

La logique de ces coupures apparaît relativement claire lorsqu’on les replace dans le contexte théâtral du Metropolitan Opera. Le récit de Wotan constitue un moment de suspension de l’action dramatique. Or, dans une perspective scénique visant à maintenir une tension dramatique constante, un passage aussi long pouvait être perçu comme susceptible de ralentir la progression du spectacle.

La suppression de certaines reprises ou de certains développements secondaires permettait de resserrer la narration et d’accélérer la transition vers la scène suivante, où Brünnhilde reçoit l’ordre d’intervenir dans le combat entre Siegmund et Hunding.

D’un point de vue dramaturgique, ces coupures avaient néanmoins des conséquences sensibles sur la perception du personnage de Wotan. Le récit du deuxième acte constitue l’un des moments où le dieu révèle le plus clairement les contradictions de sa volonté. Wagner y construit progressivement l’image d’un souverain divin pris au piège de ses propres lois, incapable d’échapper aux conséquences de ses décisions passées.

Lorsque certaines sections du monologue étaient abrégées, cette dimension introspective se trouvait partiellement atténuée. Le personnage de Wotan apparaissait alors moins méditatif et plus directement engagé dans la progression dramatique de l’action.

Il convient toutefois de rappeler que la pratique de coupures dans ce passage n’était pas propre aux productions du Metropolitan Opera. Dans plusieurs théâtres européens du début du XXe siècle, le récit de Wotan fut également abrégé afin de réduire la durée de la représentation. Ces interventions témoignent d’une conception de l’opéra dans laquelle la narration dramatique pouvait primer sur l’exploration psychologique détaillée des personnages.

Alors que Wagner conçoit le récit de Wotan comme un moment de réflexion où se dévoile la dimension tragique du personnage, une interprétation orientée vers l’efficacité théâtrale peut être tentée de resserrer ce développement afin de maintenir la tension de l’action.

Dans la pratique théâtrale du Metropolitan Opera, l’abrègement de ces passages permettait de resserrer la progression dramatique de l’acte sans altérer les moments structurants du drame. Des adaptations comparables peuvent être observées dans les deux dernières journées du cycle, Siegfried et Le Crépuscule des dieux, où certaines sections dialoguées ou transitions orchestrales furent également abrégées dans certaines productions.

V. Les coupures dans Siegfried et Le Crépuscule des dieux

Les deux dernières journées de la Tétralogie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux, furent également concernées par les pratiques d’abrègement associées aux interprétations wagnériennes du Metropolitan Opera durant l’entre-deux-guerres. Si les coupures pratiquées dans ces ouvrages furent généralement moins spectaculaires que celles signalées dans certaines sections de Tristan et Isolde ou du récit de Wotan dans La Walkyrie, elles participent néanmoins d’une même logique d’adaptation dramaturgique de la partition.

Dans Siegfried, les interventions concernaient principalement le premier acte, où se déploie la longue confrontation entre le jeune héros et le nain Mime. Cette scène, d’une grande importance dramatique dans l’économie du cycle, repose sur un dialogue particulièrement étendu dans lequel Wagner explore les relations ambiguës entre les deux personnages. Mime tente de manipuler Siegfried afin de l’utiliser pour reconquérir l’anneau, tandis que le jeune héros, encore inconscient de son rôle dans le drame, manifeste une énergie instinctive qui contraste fortement avec la duplicité de son interlocuteur.

Sur le plan musical, Wagner construit cette scène autour d’une succession de dialogues souvent marqués par des reprises et des variations thématiques. Ces répétitions ne sont nullement gratuites : elles contribuent à caractériser la psychologie des personnages et à mettre en évidence l’opposition entre la ruse calculatrice de Mime et la spontanéité de Siegfried.

Dans certaines productions du Metropolitan Opera dirigées par Bodanzky, ces passages dialogués pouvaient toutefois être abrégés. Les coupures concernaient notamment certaines reprises musicales ou certains segments du dialogue qui reprenaient des éléments déjà exposés auparavant. En supprimant ces sections, il devenait possible de réduire la durée globale de l’acte sans altérer de manière fondamentale la progression dramatique de la scène.18Partitions annotées de Siegfried, Metropolitan Opera Archives, New York, années 1920.

Ces interventions concernent principalement les échanges du premier acte entre Siegfried et Mime, en particulier dans les sections précédant la reconstitution de Notung. Les coupures portent sur des segments dialogués comportant des reprises thématiques et des variations motiviques.

La réduction de ces passages entraîne un resserrement du déroulement de la scène et diminue la part consacrée à la construction progressive des rapports entre les deux personnages 19Dans Siegfried, les coupures attestées dans certaines partitions du Metropolitan Opera concernent principalement le premier acte, notamment les dialogues Siegfried/Mime. Voir Metropolitan Opera Archives, partitions annotées (années 1920).

Ces interventions s’inscrivaient dans la même logique que celles observées dans les autres opéras du cycle : resserrer les passages discursifs ou répétitifs afin de maintenir une dynamique théâtrale plus soutenue. Dans le contexte du Metropolitan Opera, où les représentations de Wagner devaient s’insérer dans un calendrier de répertoire particulièrement dense, ce type d’adaptation apparaissait souvent comme une solution pragmatique.

Dans Le Crépuscule des dieux, les coupures concernaient principalement certains développements narratifs secondaires ainsi que certaines transitions orchestrales. L’ouvrage, qui constitue la conclusion monumentale de la Tétralogie, présente en effet une architecture particulièrement vaste. La durée totale de l’opéra peut dépasser cinq heures lorsque la partition est exécutée sans coupures, ce qui en fait l’un des ouvrages les plus longs du répertoire lyrique.

Certaines sections de l’ouvrage reposent sur des récits destinés à rappeler au spectateur les événements antérieurs du cycle. Ainsi, plusieurs passages du deuxième acte reprennent ou évoquent des éléments dramatiques déjà exposés dans les ouvrages précédents. Dans certaines productions du Metropolitan Opera, ces segments pouvaient être abrégés afin de réduire la durée globale de la représentation.

De même, certaines transitions orchestrales — notamment celles qui relient les grandes scènes dramatiques — pouvaient être légèrement raccourcies. Ces interventions restaient toutefois relativement limitées et ne concernaient pas les moments structurels majeurs de l’ouvrage, tels que la scène du serment de sang, la marche funèbre de Siegfried ou la scène finale de l’immolation de Brünnhilde.20Partitions annotées de Götterdämmerung, Metropolitan Opera Archives, New York, années 1920.

Les coupures concernent également certains segments du deuxième acte liés aux scènes de Gutrune et aux développements préparatoires de la conjuration de Hagen, ainsi que des transitions orchestrales précédant les grandes articulations du drame.

Ces interventions visent des passages de liaison ou de rappel narratif, sans affecter les moments structurels majeurs de l’ouvrage. Elles contribuent à concentrer la progression dramatique sur les épisodes principaux, notamment la mort de Siegfried et la scène finale de Brünnhilde. 21Les coupures dans Götterdämmerung au Metropolitan Opera concernent principalement des transitions et des segments narratifs secondaires (actes II et III). Voir partitions annotées, Metropolitan Opera Archives (années 1920).

Les interventions visaient principalement les passages discursifs ou répétitifs, tandis que les moments dramatiques essentiels étaient généralement conservés dans leur intégralité.

Au total, ces modifications pouvaient réduire la durée d’un cycle complet de la Tétralogie d’environ une heure. Dans le contexte du Metropolitan Opera des années 1920 et 1930, une telle réduction représentait un avantage pratique non négligeable, permettant d’adapter les représentations aux habitudes du public new-yorkais et aux contraintes logistiques du théâtre.22Michael Steinberg, The Concise Oxford Dictionary of Opera, Oxford, Oxford University Press, 1992.

Ces coupures s’inscrivaient dans une tradition d’interprétation où la partition était encore considérée comme un matériau susceptible d’être ajusté aux nécessités de la scène. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que l’exécution intégrale des opéras de Wagner s’imposa progressivement comme une norme.

L’examen des coupures signalées dans Siegfried et Le Crépuscule des dieux montre que les interventions observées dans les productions du Metropolitan Opera concernaient principalement des sections discursives ou des transitions secondaires, tandis que les moments structurants du drame étaient généralement conservés dans leur intégralité. L’étude de ces pratiques doit également être mise en relation avec un autre aspect essentiel de la tradition wagnérienne du Metropolitan Opera durant l’entre-deux-guerres : le rôle des retransmissions radiophoniques, qui contribuèrent à diffuser largement ces interprétations auprès du public américain.

1968.11.07 barbiere nhkVI. Les retransmissions radiophoniques et la diffusion du Wagner du Metropolitan Opera

Un aspect essentiel pour comprendre la tradition interprétative associée au Metropolitan Opera durant l’entre-deux-guerres réside dans le développement des retransmissions radiophoniques. À partir du début des années 1930, ces diffusions contribuèrent de manière décisive à élargir l’audience de l’opéra aux États-Unis et à fixer, pour la première fois dans l’histoire du théâtre lyrique, des témoignages sonores relativement fidèles des pratiques d’exécution de l’époque.

Le Metropolitan Opera inaugura ses célèbres retransmissions radiophoniques régulières en 1931. Chaque samedi après-midi, les représentations de la maison new-yorkaise furent diffusées à l’échelle nationale par le réseau de la National Broadcasting Company (NBC). Cette initiative permit à des millions d’auditeurs américains d’entendre pour la première fois des opéras dans des conditions proches de la représentation théâtrale.23Paul Jackson, Saturday Afternoons at the Old Met: The Metropolitan Opera Broadcasts 1931-1950, Portland, Amadeus Press, 1992 ; David Hamilton (dir.), The Metropolitan Opera Encyclopedia, New York, Simon & Schuster, 1987.

Le répertoire wagnérien occupa rapidement une place importante dans ces retransmissions. Les ouvrages du compositeur, déjà très présents dans la programmation du Metropolitan Opera, furent régulièrement diffusés à la radio, contribuant ainsi à populariser l’œuvre de Wagner auprès d’un public bien plus large que celui des spectateurs présents dans la salle.

Dans le cas des « Bodanzky cuts », elles permettent de percevoir concrètement l’effet des coupures et des choix de tempo qui caractérisaient certaines productions du Metropolitan Opera.

Les documents sonores conservés montrent en effet que les interprétations dirigées par Bodanzky se distinguaient souvent par une grande tension dramatique et par une relative rapidité des tempos. Cette approche contribuait à maintenir une continuité théâtrale particulièrement efficace dans un contexte où la diffusion radiophonique exigeait également une certaine clarté dramatique pour l’auditeur.

Il convient de rappeler que l’écoute radiophonique modifie profondément la perception de l’opéra. Contrairement au spectateur présent dans la salle, l’auditeur ne dispose pas de l’appui visuel de la mise en scène. La compréhension du drame repose donc presque entièrement sur la musique et sur le texte chanté. Dans ce contexte, certains chefs pouvaient être tentés de privilégier la lisibilité dramatique en réduisant les passages particulièrement contemplatifs ou introspectifs.

La radio contribua ainsi, de manière indirecte, à renforcer certaines tendances interprétatives déjà présentes dans la tradition du Metropolitan Opera. Les coupures destinées à resserrer la progression dramatique pouvaient apparaître comme un moyen d’adapter les œuvres aux exigences d’un médium nouveau.

Par ailleurs, les retransmissions radiophoniques contribuèrent à fixer la réputation de certains chanteurs wagnériens associés au Metropolitan Opera. Les auditeurs américains purent ainsi entendre des interprètes majeurs tels que Lauritz Melchior, Kirsten Flagstad ou Frida Leider dans les grands rôles du répertoire wagnérien.

La collaboration entre ces chanteurs et les chefs du Metropolitan Opera — parmi lesquels Bodanzky occupait une place importante — joua un rôle déterminant dans la formation d’une tradition wagnérienne spécifiquement américaine.

Il est cependant important de souligner que les retransmissions radiophoniques ne constituaient pas toujours un reflet exact de la représentation théâtrale. Dans certains cas, la diffusion radiophonique pouvait impliquer des ajustements techniques ou des modifications de programme. Néanmoins, ces documents demeurent aujourd’hui l’une des sources les plus précieuses pour l’étude de l’interprétation wagnérienne dans la première moitié du XXe siècle.

L’existence de ces archives sonores permet aujourd’hui d’observer concrètement certaines caractéristiques de l’interprétation wagnérienne au Metropolitan Opera dans l’entre-deux-guerres, notamment la tension dramatique et la relative rapidité des tempos souvent associées aux directions de Bodanzky. Ces documents offrent ainsi un témoignage précieux sur la manière dont les opéras de Wagner étaient effectivement exécutés dans ce contexte théâtral. L’évolution des pratiques d’interprétation au cours des décennies suivantes permettra toutefois de mesurer l’écart qui s’instaure progressivement entre cette tradition et l’approche plus textuelle de la partition qui s’imposera après la Seconde Guerre mondiale.

VII. L’évolution des pratiques d’interprétation après Bodanzky

La disparition d’Artur Bodanzky en 1939 marque symboliquement la fin d’une période dans l’histoire de l’interprétation wagnérienne au Metropolitan Opera. Les pratiques associées à son nom, et notamment les coupures introduites dans certaines sections des opéras de Wagner, s’inscrivaient dans une tradition héritée du XIXe siècle, où l’adaptation des partitions aux conditions de représentation demeurait relativement courante.

Cependant, à partir du milieu du XXe siècle, plusieurs facteurs contribuèrent à transformer progressivement cette conception de l’interprétation lyrique. L’un des éléments déterminants fut l’émergence d’une approche plus attentive au respect de la partition, sous l’influence croissante de la musicologie critique et du développement des éditions scientifiques.

Les travaux consacrés à l’établissement des textes musicaux conduisirent peu à peu à considérer la partition non plus comme un matériau flexible susceptible d’être adapté aux circonstances, mais comme un document dont l’intégrité devait être respectée. Cette évolution s’inscrivait dans un mouvement plus large touchant l’ensemble de la musique occidentale, où la fidélité au texte devint progressivement un principe central de l’interprétation.

Dans le cas des opéras de Wagner, cette transformation se manifesta par une attention accrue portée à l’exécution intégrale des œuvres. Les coupures qui avaient longtemps été considérées comme des adaptations pratiques commencèrent à être perçues comme des altérations du drame musical conçu par le compositeur.

Parallèlement à cette évolution intellectuelle, le développement de l’enregistrement sonore joua un rôle important dans la transformation des pratiques d’interprétation. Les premiers enregistrements complets d’opéras de Wagner, réalisés au milieu du XXe siècle, contribuèrent à fixer une nouvelle norme d’exécution. Les chefs d’orchestre se trouvèrent désormais confrontés à la possibilité de diffuser des versions intégrales des œuvres, ce qui encouragea une approche plus fidèle à la partition.

Au Metropolitan Opera, cette évolution fut également liée à l’apparition de nouvelles générations de chanteurs wagnériens capables de soutenir les exigences vocales exceptionnelles des opéras de Wagner. Parmi ces interprètes, le ténor danois Lauritz Melchior occupa une place centrale. Sa voix puissante et son endurance remarquable lui permirent d’assumer les rôles les plus exigeants du répertoire wagnérien avec une aisance exceptionnelle.24Sur Lauritz Melchior et la tradition wagnérienne du Metropolitan Opera, voir John Steane, The Grand Tradition: Seventy Years of Singing on Record, Londres, Duckworth, 1974.

La soprano norvégienne Kirsten Flagstad joua également un rôle déterminant dans cette transformation. Ses interprétations d’Isolde, de Brünnhilde et d’autres héroïnes wagnériennes contribuèrent à renouveler la perception du chant wagnérien et à établir de nouveaux standards vocaux.

La présence de ces artistes sur la scène du Metropolitan Opera favorisa une évolution des pratiques d’exécution. Les capacités vocales de ces chanteurs permettaient d’envisager des représentations plus complètes des partitions wagnériennes, sans recourir aux coupures qui avaient parfois été utilisées pour alléger certaines sections particulièrement exigeantes.

Dans le même temps, de nouveaux chefs d’orchestre contribuèrent à redéfinir la tradition wagnérienne du Metropolitan Opera. Des figures telles qu’Erich Leinsdorf, Karl Böhm ou encore James Levine adoptèrent une approche plus proche de la restitution intégrale des œuvres.

Karl Böhm, en particulier, joua un rôle important dans la redécouverte d’une interprétation wagnérienne attentive à la structure musicale et à la cohérence dramaturgique de la partition. Ses directions du Ring et de Tristan et Isolde contribuèrent à renforcer l’idée que les opéras de Wagner devaient être exécutés dans leur intégralité.25Karl Böhm (1894-1981) occupe une place importante dans l’évolution de l’interprétation wagnérienne au cours du XXe siècle. Invité régulièrement à Bayreuth à partir des années 1950, il y dirigea notamment Tristan und Isolde (1962) ainsi que le cycle complet du Ring des Nibelungen (1966-1967). Son approche se caractérisait par une grande clarté structurelle, un sens aigu de la progression dramatique et un souci particulier de la cohérence architecturale de la partition. Voir notamment Ernst Krause, Karl Böhm, Munich, Piper, 1985 ; John Culshaw, Ring Resounding, Londres, Secker & Warburg, 1967 ; Jonathan Brown, Great Wagner Conductors, Londres, Victor Gollancz, 1997.

James Levine, qui dirigea le Metropolitan Opera pendant plusieurs décennies à la fin du XXe siècle, poursuivit cette évolution. Sous sa direction, les productions wagnériennes du Met s’inscrivirent dans une tradition d’exécution fidèle à la partition, dans laquelle les coupures devinrent de plus en plus rares.26James Levine (1943-2021) fut l’une des figures centrales de la vie musicale du Metropolitan Opera dans la seconde moitié du XXe siècle. Directeur musical de l’institution de 1976 à 2016, il dirigea régulièrement Tristan und Isolde, Parsifal et le cycle complet du Ring des Nibelungen. Dans le contexte d’un mouvement interprétatif de plus en plus attentif à l’intégrité des partitions, sa pratique s’inscrivit dans une tradition privilégiant l’exécution intégrale des opéras de Wagner. Voir notamment David Hamilton (dir.), The Metropolitan Opera Encyclopedia, New York, Simon & Schuster, 1987 ; John W. Freeman, Opera without Apology, New York, Norton, 1993.

Alors que les chefs du début du XXe siècle considéraient souvent la partition comme un point de départ susceptible d’être adapté aux exigences du théâtre, les générations ultérieures tendirent à privilégier une approche plus respectueuse du texte musical.

L’évolution des pratiques d’interprétation observée au Metropolitan Opera après la période de Bodanzky témoigne d’un déplacement progressif des priorités esthétiques dans l’interprétation wagnérienne. À mesure que s’impose une approche plus attentive à la restitution intégrale de la partition, les coupures qui avaient longtemps appartenu aux usages du théâtre lyrique tendent à disparaître. Cette transformation ne fut toutefois pas propre au Metropolitan Opera : elle s’inscrit dans un mouvement plus large qui toucha l’ensemble des grandes scènes wagnériennes au cours du XXe siècle. C’est donc dans une perspective comparée qu’il convient d’examiner les traditions d’interprétation développées dans les principaux théâtres européens.

VIII. Comparaison avec les traditions européennes d’interprétation wagnérienne

Pour apprécier pleinement la portée des pratiques d’abrègement associées aux productions du Metropolitan Opera durant l’entre-deux-guerres, il convient de replacer ces interventions dans une perspective plus large et de les comparer aux traditions d’interprétation wagnérienne contemporaines en Europe. Une telle comparaison permet de nuancer l’idée souvent répandue selon laquelle les « Bodanzky cuts » constitueraient une particularité exclusivement américaine.

Bien que Wagner ait conçu ses drames musicaux comme des œuvres d’une grande cohérence structurelle, les conditions concrètes de représentation conduisirent fréquemment les chefs d’orchestre et les directeurs de théâtre à adapter certaines sections des partitions.

Dans les théâtres allemands et autrichiens, ces interventions concernaient souvent les passages particulièrement développés du cycle de la Tétralogie. Les récits narratifs ou les dialogues répétitifs pouvaient être abrégés afin de réduire la durée globale de la représentation. Ces pratiques étaient généralement motivées par des considérations similaires à celles observées au Metropolitan Opera : contraintes horaires, endurance des chanteurs et attentes du public.

Même le Festival de Bayreuth, conçu par Wagner lui-même comme le lieu idéal pour la présentation de ses œuvres, ne fut pas totalement exempt de ces adaptations dans les premières décennies de son existence. Si le festival cherchait à préserver l’intégrité dramatique des œuvres, certaines coupures furent néanmoins pratiquées dans des circonstances particulières, notamment lorsque des contraintes vocales ou techniques rendaient nécessaire l’abrègement de certains passages.27Sur la tradition wagnérienne à Bayreuth au XXe siècle, voir Frederic Spotts, Bayreuth: A History of the Wagner Festival, New Haven, Yale University Press, 1994 ; Barry Millington (dir.), The Wagner Compendium, Londres, Thames & Hudson, 1992.

La comparaison avec les grandes maisons d’opéra européennes révèle également des différences d’approche entre les chefs d’orchestre. Certains chefs allemands, influencés par la tradition symphonique, privilégiaient une interprétation plus expansive et contemplative de Wagner. D’autres, en revanche, adoptaient une conception plus théâtrale du drame musical, dans laquelle la progression dramatique devait rester constamment perceptible.

Dans ce contexte, la direction d’Artur Bodanzky apparaît moins comme une exception que comme l’expression d’une esthétique particulière au sein d’un éventail d’approches interprétatives. Son insistance sur la continuité dramatique et sur la clarté théâtrale s’inscrivait dans une tradition où l’efficacité scénique pouvait primer sur l’exhaustivité textuelle.

Il convient également de prendre en compte les différences institutionnelles entre les théâtres européens et le Metropolitan Opera. Les maisons d’opéra allemandes fonctionnaient souvent selon un système de répertoire permanent, dans lequel les productions pouvaient être reprises sur plusieurs saisons. Cette organisation permettait parfois un travail de répétition plus approfondi sur certaines œuvres.

Le Metropolitan Opera, en revanche, devait concilier un répertoire très diversifié destiné à un public international. Les opéras italiens, français et allemands alternaient régulièrement dans la programmation, ce qui limitait le temps disponible pour les répétitions approfondies d’une œuvre particulière.

Dans ce contexte institutionnel, les adaptations de la partition pouvaient apparaître comme une solution pragmatique permettant de maintenir l’efficacité dramatique des représentations tout en respectant les contraintes logistiques du théâtre.

La comparaison avec les traditions européennes d’interprétation permet donc de replacer les pratiques observées au Metropolitan Opera dans un cadre historique plus large. Les coupures associées aux productions dirigées par Bodanzky apparaissent alors comme l’une des variantes d’une pratique théâtrale largement répandue dans la première moitié du XXe siècle, avant que ne s’impose progressivement une conception de l’exécution wagnérienne davantage fondée sur le respect de la partition.

IX. Conclusion

MET Opera (48047450723)L’examen des pratiques d’abrègement associées aux productions wagnériennes du Metropolitan Opera dans la première moitié du XXe siècle permet de mieux comprendre l’évolution de l’interprétation des opéras de Wagner au cours de cette période. Les « Bodanzky cuts », souvent évoqués dans la littérature musicologique, ne doivent pas être interprétés comme une anomalie isolée ni comme une altération arbitraire de la partition, mais plutôt comme l’expression d’une tradition interprétative héritée du XIXe siècle.

Dans le contexte du théâtre lyrique de l’époque, l’adaptation des partitions aux conditions concrètes de la représentation constituait une pratique largement admise. Les chefs d’orchestre et les directeurs de théâtre disposaient d’une certaine liberté pour ajuster la durée des œuvres, simplifier certains passages ou adapter les partitions aux capacités des chanteurs et aux contraintes de la production. Les opéras de Wagner, par leur longueur exceptionnelle et par la densité de leur écriture musicale, se prêtaient particulièrement à ce type d’interventions.

L’activité d’Artur Bodanzky au Metropolitan Opera s’inscrit pleinement dans cette tradition. Chef profondément attaché à la dimension dramatique du théâtre musical, il privilégiait une interprétation caractérisée par une forte tension dramatique et par des tempos relativement vifs. Dans cette perspective, les coupures qu’il introduisait dans certaines sections des opéras de Wagner visaient avant tout à maintenir la continuité théâtrale du spectacle.

L’analyse des exemples étudiés — Tristan et Isolde, La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux — montre que ces interventions concernaient principalement les passages narratifs ou répétitifs, tandis que les moments structurants du drame étaient généralement conservés dans leur intégralité. Cette logique révèle une conception de l’interprétation dans laquelle l’efficacité dramatique et la lisibilité du drame prenaient une importance particulière.

Cependant, l’évolution des pratiques d’interprétation au cours du XXe siècle transforma progressivement cette approche. L’essor de la musicologie critique, la diffusion des éditions scientifiques des partitions et le développement de l’enregistrement sonore contribuèrent à renforcer l’idée que les œuvres musicales devaient être exécutées dans leur intégralité. Dans le domaine wagnérien, cette évolution conduisit à une redécouverte de la cohérence structurelle des drames musicaux et à une attention accrue portée au respect de la partition.

Ainsi, les pratiques associées aux « Bodanzky cuts » témoignent d’un moment particulier de l’histoire de l’interprétation wagnérienne, situé à la charnière entre deux conceptions de l’œuvre musicale. D’un côté subsiste une tradition théâtrale héritée du XIXe siècle, dans laquelle la partition demeure un matériau susceptible d’être adapté aux exigences de la scène. De l’autre émerge progressivement une approche fondée sur la restitution intégrale des œuvres, qui tend à considérer l’œuvre musicale comme un texte dont l’intégrité doit être préservée.

L’intérêt historiographique des « Bodanzky cuts » réside précisément dans cette position intermédiaire. Les coupures observées dans les productions du Metropolitan Opera au cours de l’entre-deux-guerres ne constituent ni une singularité isolée ni une simple altération de la partition, mais le témoignage d’une pratique théâtrale encore largement répandue dans la première moitié du XXe siècle. L’examen des interventions signalées dans Tristan et Isolde ou dans certaines sections de la Tétralogie montre qu’elles répondaient à une logique dramaturgique visant à adapter l’ampleur exceptionnelle du drame wagnérien aux conditions concrètes de la représentation.

L’intérêt de ces pratiques dépasse toutefois le seul cadre du Metropolitan Opera. Elles permettent d’observer concrètement la manière dont les opéras de Wagner furent transmis, transformés et adaptés dans un contexte culturel différent de celui de leur création. L’étude des « Bodanzky cuts » éclaire ainsi l’histoire de la réception américaine de Wagner autant que l’évolution générale de la culture interprétative au XXe siècle. Elle résulte d’un dialogue permanent entre le texte musical, les traditions d’exécution et les conditions concrètes du spectacle. Dans le cas des opéras de Wagner, ce dialogue a profondément façonné l’histoire de leur réception scénique et continue aujourd’hui encore d’alimenter la réflexion musicologique sur la transmission et l’interprétation du répertoire lyrique.

NC

Bibliographie indicative

Sources générales sur Wagner et l’interprétation

– Deathridge, John ; Dahlhaus, Carl. The New Grove Wagner. New York, W. W. Norton, 1984.
– Millington, Barry (dir.). The Wagner Compendium. Londres, Thames & Hudson, 1992.
– Spotts, Frederic. Bayreuth: A History of the Wagner Festival. New Haven, Yale University Press, 1994.
– Newman, Ernest. The Wagner Operas. Princeton, Princeton University Press, 1949.
– Cooke, Deryck. I Saw the World End: A Study of Wagner’s Ring. Oxford, Oxford University Press, 1979.

Réception de Wagner et tradition américaine

– Horowitz, Joseph. Wagner Nights: An American History. Berkeley, University of California Press, 1994.
– Kolodin, Irving. The Metropolitan Opera 1883–1966: A Candid History. New York, Alfred A. Knopf, 1966.
– Levine, Robert. Metropolitan Opera Stories. Portland, Amadeus Press, 2001.

Interprétation et traditions d’exécution

– Steinberg, Michael. The Concise Oxford Dictionary of Opera. Oxford, Oxford University Press, 1985.
– Scott, Michael. The Record of Singing, vol. II. Londres, Duckworth, 1979.
– Brown, Jonathan. « Tristan und Isolde on Record ». Discographie critique.

Sources historiographiques et esthétiques

– Goehr, Lydia. The Imaginary Museum of Musical Works. Oxford, Oxford University Press, 1992.
– Taruskin, Richard. Text and Act: Essays on Music and Performance. Oxford, Oxford University Press, 1995.

Sources primaires et matériaux d’archives

– Metropolitan Opera Archives. Partitions annotées des opéras de Wagner (années 1910–1930).

 

Annexe – Durées comparées de Tristan et Isolde

L’étude des « Bodanzky cuts » ne peut être dissociée d’une réflexion plus large sur la question des tempos et de la durée globale de l’ouvrage. Les coupures pratiquées dans certaines productions du Metropolitan Opera constituent en effet un élément parmi d’autres d’une esthétique interprétative plus générale, caractérisée par une volonté de maintenir une progression dramatique relativement tendue.

La comparaison des durées observées dans différentes traditions d’interprétation permet de mieux situer l’approche de Bodanzky dans l’histoire de la direction wagnérienne. Il convient toutefois de rappeler que la durée totale d’un opéra dépend non seulement de l’existence éventuelle de coupures, mais également des choix de tempo adoptés par le chef d’orchestre, de la durée des pauses entre les actes et de certains facteurs liés aux conditions de représentation.

Dans les productions dirigées par Artur Bodanzky au Metropolitan Opera durant les années 1920 et 1930, la durée totale de Tristan et Isolde se situait généralement autour de quatre heures de musique. Cette estimation repose sur les témoignages critiques contemporains ainsi que sur l’examen de certaines partitions annotées utilisées dans les productions du Metropolitan Opera. Les coupures signalées dans le troisième acte, combinées à des tempos relativement rapides, contribuaient à maintenir la durée de l’ouvrage dans des proportions compatibles avec les contraintes de la représentation théâtrale.

La tradition interprétative représentée par Wilhelm Furtwängler se caractérise au contraire par une conception plus expansive du drame wagnérien. Les enregistrements de Tristan et Isolde dirigés par Furtwängler dans les années 1950 témoignent d’une approche dans laquelle les tempos sont généralement plus larges et la continuité musicale davantage orientée vers la respiration symphonique de l’orchestre. Dans ces interprétations, la durée totale de l’ouvrage dépasse fréquemment quatre heures vingt de musique, reflétant une vision où la dimension métaphysique et contemplative du drame occupe une place essentielle.

Karl Böhm, dont les interprétations wagnériennes furent étroitement associées au Festival de Bayreuth dans les années 1960, adopta une position intermédiaire entre ces deux traditions. Sa direction de Tristan et Isolde se caractérise par une grande clarté structurelle et par un sens aigu de la progression dramatique, sans pour autant atteindre les vitesses parfois associées à Bodanzky. Dans les captations réalisées à Bayreuth, la durée totale de l’ouvrage se situe généralement autour de quatre heures cinq à quatre heures dix de musique.

À la fin du XXe siècle, les interprétations dirigées par James Levine au Metropolitan Opera illustrent l’évolution vers une restitution plus fidèle de la partition. Levine, qui dirigea de nombreuses productions wagnériennes au Met à partir des années 1970, adopta des tempos relativement larges et renonça aux coupures qui avaient parfois été pratiquées dans les décennies précédentes. Dans ces interprétations modernes, la durée totale de Tristan et Isolde atteint fréquemment environ quatre heures quinze de musique.

Chef d’orchestre Contexte Durée approximative de la musique
Artur Bodanzky Metropolitan Opera, années 1920-1930 env. 3 h 55 – 4 h
Wilhelm Furtwängler Interprétations européennes, années 1950 env. 4 h 20 – 4 h 25
Karl Böhm Festival de Bayreuth, années 1960 env. 4 h 05 – 4 h 10
James Levine Metropolitan Opera, fin du XXe siècle env. 4 h 15

Alors que la tradition associée à Bodanzky privilégiait une tension dramatique relativement concentrée, les interprétations ultérieures tendirent progressivement vers une restitution plus complète de l’écriture wagnérienne.

L’exemple de Tristan et Isolde illustre ainsi de manière particulièrement claire la transition entre deux conceptions de l’interprétation. Dans la première moitié du XXe siècle, l’opéra pouvait encore être adapté aux contraintes du théâtre par des ajustements de tempo et par certaines coupures. Dans la seconde moitié du siècle, sous l’influence de la musicologie et de la culture discographique, l’exécution intégrale de la partition s’imposa progressivement comme la norme dans les grandes maisons d’opéra.

Group

Cet article est protégé

En savoir plus Cet article est protégé par les droits d’auteur. Toute copie ou reproduction est strictement interdite.
LES ARTICLES SUIVANTS SONT SUSCEPTIBLES DE VOUS INTÉRESSER
OUVERTURE .. ou… PRÉLUDE ?
par Nicolas CRAPANNE et Cyril PLANTE

Par tradition, l’opéra – aboutissement de la composition musicale par excellence – débute depuis le baroque par une ouverture, pièce musicale s’apparentant à une symphonie (en italien l’ouverture s’intitule « sinfonia » jusqu’au milieu du XIXème siècle) pour orchestre seul et ayant pour but d’introduire le spectateur au spectacle auquel… (Lire la suite)

ANNEXE 3 : LE NOUVEAU BAYREUTH (1951) ET L’ART DE WIELAND WAGNER

1 – « Bayreuth, année zéro » (rappel du contexte historique) Afin de mieux comprendre les enjeux d’un « Nouveau Bayreuth », arrêtons-nous sur ces années d’immédiate après-guerre où l’on ne parlait encore qu’à demi mots de l’éventualité de la réouverture d’un Festival à Bayreuth – qu’il soit wagnérien ou… (Lire la suite)

Artur Bodanzky, by Herman Mishkin
Sommaire
Ce poète révolutionnaire était ami de Karl Marx et familiarisa Wagner avec l’œuvre de Schopenhauer. Wagner et Liszt lui ont proposé en 1855, sur le Rütli au bord du lac des Quatre-Cantons, de se tutoyer, alors qu’ils buvaient à la fraternité. Cosima était par ailleurs la marraine de son fils. Qui était-ce ?
Réponse :

Georg Herwegh (1817-1875). Il est également l'auteur de l'Hymne Fédéral mis en musique par Hans von Bülow.

Newsletter

Pour recevoir nos informations, inscrivez-vous à notre newsletter.

LIENS UTILES
Pas de liens utiles
TAGS
Partagez cette page avec vos amis !
\n \n \n \n

Nous contacter

16, Boulevard Saint-Germain 75005 Paris - France

Français / English / Deutsch