Grande soprano dramatique allemande de la seconde moitié du XXe siècle, Ute Vinzing appartient à cette génération d’interprètes capables d’affronter avec une égale autorité les univers de Richard Wagner et de Richard Strauss. Brünnhilde, Isolde, Kundry ou Ortrud chez Wagner ; Elektra et la Teinturière de La Femme sans ombre chez Strauss comptèrent parmi les rôles emblématiques d’une carrière internationale fondée sur une voix d’une ampleur exceptionnelle et une remarquable endurance dans les emplois les plus exigeants du répertoire.
Des débuts tardifs à la carrière internationale
Née à Wuppertal le 9 septembre 1936, Ute Vinzing ne se destine pas immédiatement à la scène lyrique. Elle apprend d’abord le métier de couturière avant d’entreprendre des études de chant, d’abord auprès d’Elisabeth Boeker à Lüdenscheid, puis de Francesco Carrino à Düsseldorf.
L’année 1966 marque un tournant décisif. En décembre, elle remporte le premier prix du concours fédéral de chant de Berlin, dont le jury compte notamment deux grandes figures de l’art lyrique allemand, Josef Greindl et Elisabeth Grümmer. Une audition devant Wieland Wagner contribue ensuite à l’orienter vers Bernhard Klee, alors directeur musical à Lübeck.
Engagée au Theater Lübeck, Ute Vinzing y fait ses débuts en 1967 dans le rôle de Marie de La Fiancée vendue de Smetana. Elle aborde rapidement un vaste répertoire : Puccini, Verdi et plusieurs compositeurs contemporains, avant que la nature de sa voix ne l’oriente progressivement vers les grands emplois dramatiques allemands.
De 1971 à 1976, elle appartient à l’Opéra de Wuppertal. Son répertoire s’élargit encore : Abigaille de Nabucco, Élisabeth de Valois de Don Carlos, Tosca, mais aussi, désormais, les grands rôles de Wagner et de Richard Strauss. À partir de 1976, elle poursuit sa carrière comme artiste indépendante et se produit sur les principales scènes internationales.
Paris, Vienne, Munich, Berlin, Hambourg, Cologne, Genève, Barcelone, Buenos Aires, Seattle ou New York accueillent successivement la soprano allemande. En 1984, elle paraît au Metropolitan Opera, où elle interprète notamment Brünnhilde dans La Walkyrie puis Elektra sous la direction de James Levine.
Sa discographie officielle demeure paradoxalement réduite au regard de l’importance de sa carrière. Elle laisse toutefois plusieurs témoignages significatifs, notamment une Elektra enregistrée en concert à Paris et surtout la Teinturière dans l’enregistrement intégral de La Femme sans ombre dirigé par Wolfgang Sawallisch.
En octobre 1993, Ute Vinzing fait ses adieux à la scène lors d’un concert de gala à Lübeck. Pour cette ultime apparition, elle retrouve symboliquement Wagner : aux côtés de Donald McIntyre et de Spas Wenkoff, elle interprète des extraits de La Walkyrie et du Crépuscule des dieux.
Ute Vinzing et Wagner
C’est néanmoins dans l’univers wagnérien qu’Ute Vinzing occupe une place particulièrement remarquable.
Ses premières rencontres avec Wagner remontent à ses années de troupe à Lübeck, où elle interprète Elisabeth dans Tannhäuser et Senta dans Le Vaisseau fantôme. Mais l’évolution de sa voix vers le grand soprano dramatique lui ouvre bientôt les emplois les plus redoutables du répertoire : Brünnhilde, Isolde, Kundry et Ortrud.
En 1974, à Wuppertal, elle aborde pour la première fois Brünnhilde dans L’Anneau du Nibelung. Le rôle devient l’un des axes majeurs de sa carrière. Durant les années suivantes, elle chante les trois Brünnhilde dans de nombreux cycles du Ring, notamment à Hanovre, Karlsruhe, Düsseldorf, Hambourg, Berlin, Cologne, Vienne, Genève, Seattle, Barcelone, Buenos Aires, Paris et Munich.
Le Teatro Colón de Buenos Aires constitue notamment un chapitre important de son parcours wagnérien. Elle y chante Isolde en 1977, Ortrud dans Lohengrin en 1979, puis Brünnhilde dans le Ring donné au début des années 1980. Elle y retrouve alors plusieurs artistes étroitement associés à la tradition wagnérienne internationale, parmi lesquels Thomas Stewart, James King et Spas Wenkoff.
À Paris également, Wagner tient une place essentielle. Elle y chante Brünnhilde puis, en 1985, Isolde aux côtés de René Kollo, sous la direction de Marek Janowski. Son répertoire wagnérien finit ainsi par couvrir une part considérable des grands emplois de soprano dramatique du compositeur.
Cette spécialisation ne doit cependant pas réduire Ute Vinzing à la seule catégorie de « soprano wagnérienne ». Richard Strauss constitue l’autre grand versant de sa carrière. L’extrême tension dramatique d’Elektra comme les exigences vocales de la Teinturière de La Femme sans ombre trouvèrent en elle une interprète particulièrement adaptée.
Une singulière histoire avec Bayreuth
Curieusement, Ute Vinzing ne chantera jamais sur la scène du Festspielhaus. Bayreuth joue pourtant un rôle déterminant dans son parcours.
Au début de l’été 1966, encore au seuil de sa carrière, elle se présente devant Wilhelm Pitz, alors responsable des chœurs du Festival, dans l’espoir d’intégrer le chœur de Bayreuth. Après l’avoir entendue, Pitz refuse de l’engager : non par insuffisance, mais parce qu’il considère sa voix trop importante pour le chœur et lui conseille de poursuivre une carrière de soliste.
Quelques mois plus tard, après son succès au concours de chant de Berlin, Ute Vinzing auditionne devant Wieland Wagner. Celui-ci la recommande à Bernhard Klee, qui l’engage à Lübeck. Quelques mois seulement avant sa disparition en octobre 1966, Wieland Wagner se trouve ainsi indirectement associé aux débuts professionnels d’une artiste qui deviendra l’une des grandes sopranos dramatiques wagnériennes de sa génération.
Le paradoxe est remarquable : Bayreuth n’entendit jamais Ute Vinzing sur sa scène, mais Bayreuth contribua à révéler que sa place n’était précisément pas dans son chœur, mais parmi les grandes solistes du répertoire wagnérien.
La carrière d’Ute Vinzing témoigne ainsi de la place singulière qu’elle occupe dans l’histoire de l’interprétation wagnérienne de la seconde moitié du XXe siècle : celle d’une grande soprano dramatique dont le parcours, construit loin de toute appartenance exclusive à une scène ou à une tradition, s’imposa sur les principaux théâtres internationaux. Si Bayreuth ne l’accueillit jamais sur la scène du Festspielhaus, son nom demeure associé à une génération d’interprètes qui porta les grands rôles féminins de Wagner bien au-delà des limites de la Colline verte.
NC
POUR ALLER PLUS LOIN
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Eléments de biographie :
– KUTSCH, Karl-Josef ; RIEMENS, Leo, Großes Sängerlexikon, Munich, K. G. Saur, notice « Ute Vinzing ».
– BUNDESWETTBEWERB GESANG BERLIN, Archives des lauréats, 1966, « Ute Vinzing ».
– METROPOLITAN OPERA ARCHIVES, New York, archives des représentations d’Ute Vinzing, notamment Die Walküre et Elektra, 1984.
– RICHARD-WAGNER-VERBAND WUPPERTAL, Stipendiatenarchiv, année 1966, Ute Vinzing.
– MUSÉE VIRTUEL RICHARD WAGNER, « Une histoire des grandes scènes wagnériennes : le Teatro Colón, Buenos Aires », Flavio Bardin, documentation relative aux apparitions d’Ute Vinzing dans le répertoire wagnérien.


