MVRW HERWEGH Georg
Naissance :

31 mai 1817

Mort :

7 avril 1875

Poète, révolutionnaire et traducteur allemand

Les salles d’expositions permanentes

Section I

UNE VIE

Section II

DANS L’INTIMITÉ DE RICHARD WAGNER

Section III

UNE OEUVRE

Section IV

L’AVENTURE DE BAYREUTH

Section V

ILS ONT CRÉÉ WAGNER ET LE MYTHE WAGNÉRIEN

Section VI

 LIEUX DE VIE, LIEUX D’INSPIRATION

Section VII

WAGNER POUR LA POSTÉRITÉ

Section VIII

 WAGNER APRÈS WAGNER
Les salles d’expositions permanentes

Section I

UNE VIE

Section II

DANS L’INTIMITÉ DE RICHARD WAGNER

Section III

UNE OEUVRE

Section IV

L’AVENTURE DE BAYREUTH

Section V

ILS ONT CRÉÉ WAGNER ET LE MYTHE WAGNÉRIEN

Section VI

 LIEUX DE VIE, LIEUX D’INSPIRATION

Section VII

WAGNER POUR LA POSTÉRITÉ

Section VIII

 WAGNER APRÈS WAGNER
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Georg HERWEGH

MVRW HERWEGH GeorgLe poète de la révolution, ami de Richard Wagner et passeur de Schopenhauer

Parmi les personnalités qui entourèrent Richard Wagner durant ses années d’exil en Suisse, Georg Herwegh occupe une place singulière. Son nom demeure aujourd’hui principalement attaché à l’histoire politique et littéraire de l’Allemagne du XIXᵉ siècle : poète de la liberté, figure majeure du Vormärz, révolutionnaire engagé dans les événements de 1848, proscrit puis compagnon de route du mouvement ouvrier allemand, il avait connu bien avant Wagner l’expérience de l’exil et devait demeurer, jusqu’à la fin de sa vie, fidèle aux idéaux démocratiques qui avaient nourri sa jeunesse.

Lorsque les deux hommes se rencontrent à Zurich au début des années 1850, leur rapprochement ne relève donc pas seulement des hasards de la sociabilité artistique. Il réunit deux hommes que leurs parcours respectifs ont conduits, par des chemins différents, à partager une même expérience de la révolution vaincue. Wagner, compromis dans l’insurrection de Dresde de mai 1849, est désormais interdit de séjour en Allemagne ; Herwegh, dont l’engagement politique s’est traduit l’année précédente par une participation directe et malheureuse aux événements révolutionnaires, connaît depuis plus longtemps encore la condition du proscrit.

Mais Herwegh est bien davantage, dans l’histoire de Wagner, qu’un compagnon politique des années zurichoises. Il appartient à ce cercle d’amis, d’écrivains et d’intellectuels auprès desquels le compositeur trouve, durant son exil, un environnement exceptionnellement fécond. Présent lors des premières lectures privées du poème de L’Anneau du Nibelung, compagnon de voyage et interlocuteur régulier de Wagner, il joue surtout un rôle décisif dans l’une des rencontres philosophiques les plus importantes de l’existence du compositeur : c’est lui qui, en 1854, attire son attention sur Le Monde comme volonté et comme représentation d’Arthur Schopenhauer.

Cette intervention suffirait à assurer à Herwegh une place particulière dans la biographie intellectuelle de Wagner. Elle ne saurait cependant résumer un homme dont la destinée avait commencé bien avant cette rencontre et dont le parcours permet également de mieux comprendre le milieu politique, littéraire et philosophique dans lequel Wagner évolua durant ses années suisses.

Un enfant du Vormärz

Georg Friedrich Rudolph Theodor Herwegh naît à Stuttgart le 31 mai 1817. Il grandit dans un royaume de Wurtemberg qui appartient à cette Allemagne encore divisée en une multitude d’États, réunis depuis 1815 au sein de la Confédération germanique et soumis, après les bouleversements de l’époque napoléonienne, à un ordre politique soucieux de contenir les aspirations libérales et nationales. La censure, la surveillance des universités et la répression des mouvements politiques constituent le cadre dans lequel se forme une génération de jeunes intellectuels pour lesquels la littérature ne peut plus demeurer étrangère aux questions de leur temps.

Herwegh appartient pleinement à cette génération. Après des études entreprises au séminaire protestant de Tübingen, auxquelles il renonce rapidement, il se tourne vers la littérature et le journalisme. Son tempérament supporte mal les contraintes institutionnelles ; un conflit survenu pendant son service militaire précipite finalement son départ du Wurtemberg et, en 1839, il gagne la Suisse, qui offre alors un refuge à nombre d’écrivains et d’opposants politiques venus des différents États allemands.

C’est à Zurich, en 1841, que paraît le premier volume des Gedichte eines Lebendigen (Poèmes d’un vivant), ouvrage qui transforme presque immédiatement son existence. Le titre possède à lui seul valeur de manifeste. À une époque où la censure impose aux écrivains allemands d’incessantes précautions, Herwegh revendique une poésie directement engagée dans son temps, nourrie par l’aspiration à la liberté, hostile à l’autoritarisme des princes et convaincue que la parole poétique peut participer à la transformation de la société.

Le succès est considérable. Les poèmes circulent dans toute l’Allemagne, sont lus, récités, commentés et parfois mis en musique. À vingt-quatre ans à peine, Herwegh devient l’une des voix les plus populaires du Vormärz. Sa poésie politique possède une vigueur et une immédiateté qui rencontrent les aspirations d’une partie de la jeunesse allemande et lui valent une célébrité que peu de poètes de sa génération connaissent aussi rapidement.

Lorsqu’il revient en Allemagne en 1842, son voyage prend par endroits l’allure d’une véritable tournée triomphale. Mais cette popularité attire également sur lui l’attention des autorités. Une lettre adressée au roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, rendue publique et jugée offensante, entraîne son expulsion du royaume. Celui que l’on acclame comme le poète de la liberté se retrouve une nouvelle fois contraint de quitter l’Allemagne.

L’expérience de l’exil, qui marquera quelques années plus tard si profondément la vie de Wagner, appartient donc déjà à l’histoire personnelle de Herwegh.

Emma Herwegh : une compagne dans le combat

Le séjour berlinois de 1842 est également décisif dans la vie privée du poète. Il y rencontre Emma Siegmund, fille d’un riche négociant berlinois, jeune femme remarquablement cultivée dont les convictions politiques rejoignent rapidement les siennes. Ils se fiancent après une relation particulièrement rapide et se marient à Baden, en Suisse, le 8 mars 1843.

Emma Herwegh ne saurait être réduite au rôle traditionnellement réservé à l’épouse d’un écrivain célèbre. Elle partage les convictions politiques de son mari, fréquente avec lui les milieux démocratiques et révolutionnaires et prendra elle-même une part active aux événements de 1848. L’histoire de Georg Herwegh est ainsi, pendant ces années, inséparable de celle d’un couple qui conçoit l’engagement politique comme une responsabilité commune.

Les Herwegh s’établissent à Paris, l’un des principaux foyers de l’émigration politique allemande. Georg y fréquente Heinrich Heine, Arnold Ruge, Karl Marx et différentes personnalités appartenant aux courants démocratiques et socialistes qui cherchent alors à penser l’avenir politique de l’Allemagne et de l’Europe. Il poursuit parallèlement son œuvre littéraire, publie le second volume des Gedichte eines Lebendigen et s’intéresse de près à la littérature française, dont il traduit plusieurs auteurs.

Paris offre ainsi au jeune poète un observatoire privilégié des transformations politiques qui travaillent l’Europe. Lorsque la révolution de Février 1848 renverse Louis-Philippe et proclame la République en France, l’événement paraît ouvrir une brèche dans l’ordre établi en 1815. En quelques semaines, l’agitation gagne Vienne, Berlin et de nombreuses villes allemandes. Des constitutions sont réclamées, les gouvernements chancellent et l’idée d’une Allemagne à la fois unifiée, libérale et démocratique semble soudain pouvoir quitter le domaine des aspirations pour entrer dans celui de l’histoire.

Pour Herwegh, l’heure n’est plus seulement aux poèmes.

1848 : lorsque le poète prend les armes

À Paris, les exilés politiques allemands s’organisent. Herwegh devient l’une des figures de la Société démocratique allemande et participe à la constitution d’une légion de volontaires destinée à franchir le Rhin pour soutenir les mouvements révolutionnaires qui se développent dans le grand-duché de Bade.

L’entreprise est, dès son origine, controversée. L’enthousiasme politique ne saurait masquer l’improvisation militaire d’une troupe composée pour l’essentiel d’exilés et d’artisans, insuffisamment préparés et médiocrement équipés. Karl Marx et Friedrich Engels désapprouvent d’ailleurs l’expédition, qu’ils considèrent comme une aventure susceptible de compromettre davantage qu’elle ne sert la cause révolutionnaire.

Herwegh choisit néanmoins de poursuivre.

Plusieurs centaines d’hommes quittent Paris et prennent la direction de l’Allemagne avec l’intention de rejoindre l’insurrection républicaine menée dans le pays de Bade par Friedrich Hecker et ses compagnons. Emma accompagne l’expédition et participe activement à son organisation, assurant notamment des missions de liaison qui témoignent de son implication personnelle dans l’entreprise.

Mais la révolution ne se déroule pas au rythme imaginé depuis Paris. Lorsque la légion approche du territoire allemand, les forces de Hecker ont déjà été battues. Privés du mouvement insurrectionnel auquel ils devaient apporter leur soutien, les volontaires se retrouvent isolés et contraints de chercher le chemin du retour vers la frontière suisse.

Le 27 avril 1848, près de Dossenbach, la légion est surprise par les troupes wurtembergeoises. Le combat tourne rapidement à son désavantage. Plusieurs hommes sont tués ou blessés, d’autres capturés ; le reste de la troupe se disperse. Georg et Emma Herwegh réussissent à échapper aux poursuivants et à regagner la Suisse.

L’épisode laisse une marque profonde dans la réputation du poète. Ses adversaires politiques exploitent la défaite et font circuler autour des circonstances de sa fuite des récits destinés à le couvrir de ridicule, au point que la légende finira parfois par se substituer aux faits. Emma elle-même entreprend de répondre aux accusations et publie dès 1849 Zur Geschichte der deutschen demokratischen Legion aus Paris, récit de l’expédition signé avec une ironie provocatrice « von einer Hochverräterin » — « par une femme coupable de haute trahison ».

L’échec de Dossenbach ne signifie pourtant pas pour Herwegh l’abandon de ses convictions. Il inaugure plutôt une longue période de réflexion sur l’avenir de la démocratie allemande et sur la question sociale. Le poète qui avait voulu transformer en action les idéaux célébrés dans ses vers restera profondément marqué par 1848 et, contrairement à beaucoup d’anciens révolutionnaires, ne se ralliera jamais au nouvel ordre politique qui s’imposera en Allemagne après l’unification.

Un an après Dossenbach, cependant, un autre artiste allemand connaît à son tour la révolution, la défaite et l’exil.

Deux proscrits à Zurich

En mai 1849, Richard Wagner participe aux journées révolutionnaires de Dresde. Après l’écrasement de l’insurrection, les autorités saxonnes lancent contre lui un mandat d’arrêt. Contraint de fuir précipitamment, il gagne d’abord Weimar, où Franz Liszt l’aide à poursuivre sa route, puis la Suisse. Zurich devient bientôt le principal lieu de son exil.

Herwegh s’y établit durablement en 1851. C’est cette même année que Wagner fait sa connaissance dans l’entourage du journaliste et homme politique Josef Kolatschek. Le compositeur évoquera plus tard cette première rencontre dans Mein Leben, avec ce mélange d’acuité, d’ironie et parfois de sévérité qui caractérise ses portraits rétrospectifs. Mais au-delà des premières impressions, une relation véritable se noue rapidement entre les deux hommes.

Leur rapprochement possède une évidence historique. Wagner et Herwegh appartiennent tous deux à la génération vaincue de 18481849 ; tous deux vivent désormais loin d’une Allemagne où leur retour est compromis ; tous deux ont cru, selon des modalités différentes, à la possibilité d’une transformation radicale de la société. Pourtant, leurs trajectoires ne sont déjà plus exactement parallèles. Wagner commence à reporter vers l’art une partie des espérances qu’il avait autrefois placées dans la révolution politique, tandis que Herwegh demeure profondément attaché à l’idéal démocratique et social.

Cette différence ne les sépare pas encore. Elle donne au contraire à leur relation une richesse particulière. Herwegh n’est ni un disciple de Wagner, ni un admirateur soumis à son autorité. Il possède son œuvre, sa célébrité, ses convictions et son propre réseau intellectuel. Le dialogue peut donc s’établir entre deux hommes dont les expériences communes n’effacent pas les divergences.

Zurich offre à ces exilés un milieu intellectuel particulièrement vivant. Autour de Wagner gravitent Gottfried Semper, Gottfried Keller, François et Eliza Wille, puis Otto et Mathilde Wesendonck ; Herwegh appartient pleinement à ce cercle où littérature, philosophie, politique et musique se rencontrent au gré des visites, des promenades et des longues conversations.

La relation dépasse d’ailleurs les seules rencontres zurichoises. À l’été 1853, Wagner et Herwegh entreprennent ensemble un voyage à travers les Alpes qui les conduit du 14 juillet au 10 août. Dans ces années où Wagner travaille à l’immense édifice de L’Anneau du Nibelung, Herwegh devient ainsi l’un des compagnons familiers d’une période exceptionnellement féconde de son existence.

Aux premières lectures de L’Anneau du Nibelung

Cette proximité apparaît avec une force particulière en décembre 1852. Wagner vient alors d’achever, après plusieurs années de transformations successives, les quatre poèmes qui constitueront L’Anneau du Nibelung. L’œuvre musicale est encore presque entièrement à venir, mais l’architecture dramatique de la Tétralogie est désormais établie.

Le 18 décembre, accompagné de Herwegh, Wagner se rend à Mariafeld, la propriété de François et Eliza Wille. Devant un petit cercle d’amis, il entreprend la lecture de son immense poème : L’Or du Rhin et La Walkyrie sont lus le premier jour ; Siegfried puis Le Crépuscule des dieux le lendemain.

La scène possède aujourd’hui quelque chose de saisissant. Près d’un quart de siècle avant que les spectateurs réunis à Bayreuth n’assistent, en août 1876, à la première représentation intégrale du Ring, quelques amis découvrent dans un salon suisse, par la seule voix de Wagner, l’univers dramatique qui occupera une part considérable de la vie du compositeur.

Herwegh est parmi eux.

Sa présence n’est pas celle d’un simple invité. Elle témoigne de la place qu’il a acquise dans l’intimité intellectuelle de Wagner. Le poète révolutionnaire est l’un de ceux devant lesquels celui-ci éprouve son œuvre, à une époque où son avenir théâtral demeure encore largement incertain.

Deux ans plus tard, Herwegh intervient d’une manière plus décisive encore dans l’évolution intellectuelle de son ami.

1854 : la rencontre avec Schopenhauer

Au cours de l’année 1854, Herwegh attire l’attention de Wagner sur un ouvrage publié pour la première fois plus de trente ans auparavant : Die Welt als Wille und Vorstellung, Le Monde comme volonté et comme représentation, d’Arthur Schopenhauer.

Le philosophe est alors encore loin de posséder la célébrité qui sera la sienne à la fin du siècle. Son œuvre commence seulement à sortir de la relative obscurité dans laquelle elle était demeurée pendant plusieurs décennies. Herwegh, qui s’intéresse vivement aux questions philosophiques, croit discerner entre certaines conceptions développées par Wagner et la pensée de Schopenhauer une parenté suffisamment profonde pour lui recommander la lecture de l’ouvrage.

Wagner lui-même en donnera plus tard le témoignage dans Mein Leben. Après avoir achevé, en septembre 1854, la mise au net de la partition de L’Or du Rhin, il se plonge dans la lecture du philosophe et reconnaît immédiatement l’importance de cette découverte. Schopenhauer lui apporte une construction intellectuelle dans laquelle certaines de ses propres intuitions semblent trouver une formulation philosophique : la souffrance liée au désir, l’asservissement de l’individu à la volonté, la possibilité du renoncement, la compassion, mais également — et peut-être surtout pour Wagner — la place exceptionnelle accordée à la musique dans la hiérarchie des arts.

Il serait toutefois historiquement erroné de faire de Schopenhauer la source philosophique originelle de L’Anneau du Nibelung. Lorsque Wagner découvre Le Monde comme volonté et comme représentation, le poème du Ring est achevé depuis près de deux ans. Certaines correspondances qui paraissent rétrospectivement évidentes entre la pensée du philosophe et le drame wagnérien ne peuvent donc résulter d’une influence directe.

C’est précisément ce qui fascine Wagner. Il croit reconnaître chez Schopenhauer des idées auxquelles son propre cheminement artistique l’avait déjà conduit par d’autres voies. La lecture ne crée pas son univers ; elle lui permet de le regarder autrement.

À partir de ce moment, l’influence schopenhauerienne accompagne profondément l’évolution intellectuelle du compositeur. Elle éclaire le nouveau regard qu’il porte sur Wotan et sur la question du renoncement dans le Ring ; elle se mêlera surtout à la conception de Tristan et Isolde, puis, sous des formes différentes, à celle des œuvres de la maturité.

Au commencement de cette rencontre se trouve Georg Herwegh.

Le rôle peut sembler modeste : un ami recommande un livre à un autre. Mais peu de recommandations de lecture auront eu, dans la vie de Wagner, des conséquences comparables.

Une amitié qui se lit aussi dans les lettres

Les relations entre Herwegh et Wagner ne reposent pas seulement sur les souvenirs rapportés dans Mein Leben. Elles ont également laissé des traces dans leur correspondance.

Les lettres conservées ne constituent certes pas un échange comparable, par son ampleur et sa continuité, aux grandes correspondances de Wagner avec Franz Liszt, Theodor Uhlig ou August Röckel. Elles sont néanmoins précieuses parce qu’elles permettent de replacer Herwegh dans le quotidien du cercle zurichois et de confirmer que leur relation se poursuit au-delà des grands épisodes auxquels son nom demeure traditionnellement attaché.

Plusieurs lettres adressées par Wagner à Herwegh sont notamment conservées pour l’année 1857, période particulièrement importante dans la vie du compositeur. Wagner est alors installé dans la petite maison proche de la villa des Wesendonck qu’il appelle « l’Asile ». Il travaille encore à Siegfried, mais son intérêt se déplace progressivement vers le projet de Tristan et Isolde. Autour de lui se croisent les familiers des années zurichoises, et Herwegh continue d’appartenir à ce monde d’amitiés, de conversations et d’échanges intellectuels.

La correspondance de Herwegh elle-même est considérable. Homme de lettres, journaliste et militant politique, il entretint tout au long de sa vie un vaste réseau européen. L’édition critique moderne de ses œuvres et de ses lettres permet aujourd’hui de mesurer l’ampleur de ces échanges et de replacer sa relation avec Wagner dans un ensemble qui comprend écrivains, révolutionnaires, journalistes et responsables politiques.

Cette documentation invite également à ne pas transformer leur amitié en une relation idéalisée. Herwegh conserve son indépendance de jugement, et les deux hommes ne suivent nullement la même évolution politique. Ce qui donne précisément son intérêt à leur relation est qu’elle n’est pas fondée sur l’adhésion d’un disciple à un maître, mais sur la rencontre de deux personnalités fortes, issues d’un même moment révolutionnaire et désormais engagées dans des directions différentes.

Des chemins qui s’éloignent

À mesure que les années passent, la distance politique entre Wagner et Herwegh devient plus visible. Le premier, sans jamais effacer entièrement le souvenir de 1849, s’éloigne progressivement du monde des révolutionnaires. Les circonstances de son existence, puis la protection que lui accordera Louis II de Bavière à partir de 1864, le conduisent vers un univers qui n’a plus grand-chose de commun avec celui des barricades de Dresde.

Herwegh demeure au contraire fidèle à l’essentiel des convictions démocratiques qui avaient nourri son engagement de jeunesse. L’échec de 1848 n’a pas détruit chez lui l’idée que l’émancipation politique doit nécessairement s’accompagner d’une émancipation sociale.

Cette fidélité explique son rapprochement avec Ferdinand Lassalle, l’une des grandes figures du mouvement ouvrier allemand naissant. Lorsque celui-ci fonde en 1863 l’Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein, l’Association générale des travailleurs allemands, Herwegh compose pour le mouvement son célèbre Bundeslied. Le poète du Vormärz trouve ainsi, plus de vingt ans après les Gedichte eines Lebendigen, une nouvelle expression politique dans un mouvement qui annonce l’organisation moderne du socialisme allemand.

L’unification de l’Allemagne sous la direction de la Prusse ne suscite pas davantage son ralliement. Herwegh refuse de confondre l’unité nationale qu’avaient espérée les démocrates de 1848 avec la puissance militaire et monarchique qui s’impose sous Bismarck. La guerre franco-prussienne de 18701871 et ses conséquences, notamment l’annexion de l’Alsace-Lorraine, renforcent encore sa défiance envers le nationalisme triomphant.

Cette permanence distingue profondément son parcours de celui de nombreux hommes de sa génération. L’ancien révolutionnaire n’a pas cessé de regarder le nouvel Empire allemand avec les yeux de 1848.

Les dernières années

Après de longues années passées en Suisse, Herwegh s’installe finalement à Baden-Baden. Sa célébrité n’est plus celle qui avait accompagné l’apparition fulgurante des Gedichte eines Lebendigen au début des années 1840. Une nouvelle génération littéraire s’est imposée, tandis que l’Allemagne elle-même a profondément changé. Mais son nom demeure attaché à l’histoire de la poésie politique et aux combats démocratiques dont il avait été l’une des voix les plus éclatantes.

Il meurt le 7 avril 1875, à Lichtental, près de Baden-Baden, à l’âge de cinquante-sept ans.

Selon son souhait, il est inhumé en Suisse, à Liestal. Ce choix possède une valeur presque symbolique pour un homme dont une grande partie de l’existence s’était déroulée dans l’exil et qui avait trouvé sur le territoire helvétique, à plusieurs reprises, le refuge que les États allemands lui refusaient.

Sa disparition précède d’un peu plus d’un an l’événement auquel Wagner consacre alors toutes ses forces. En août 1876, L’Anneau du Nibelung est enfin représenté intégralement dans le théâtre construit spécialement à Bayreuth.

Herwegh ne verra donc jamais sur scène cette Tétralogie dont, vingt-quatre ans auparavant, il avait accompagné Wagner à Mariafeld pour entendre les premières lectures privées.

Georg Herwegh dans l’histoire de Richard Wagner

La place de Georg Herwegh dans la vie de Wagner ne se mesure ni au nombre de lettres échangées ni à la durée d’une collaboration artistique qui, à proprement parler, n’exista jamais. Herwegh ne fut ni son mécène, ni son interprète, ni son collaborateur musical ; il n’appartient pas davantage à cette génération de disciples qui se réunira plus tard autour du maître de Bayreuth.

Son importance est d’une autre nature.

Il appartient d’abord à Zurich, et Zurich représente dans l’existence de Wagner beaucoup plus qu’un simple lieu d’exil. C’est là que le révolutionnaire fugitif de 1849 devient progressivement l’auteur du Ring, de Tristan et d’une grande partie des écrits théoriques qui fondent sa conception nouvelle du drame musical. Autour de lui, quelques personnalités accompagnent cette métamorphose. Herwegh est l’une d’elles.

Leurs biographies possèdent d’abord un point de rencontre politique : tous deux sont des vaincus des révolutions de 18481849. Mais la comparaison devient bientôt plus intéressante par ce qui les sépare. Herwegh reste fidèle à la révolution démocratique et poursuit son engagement jusqu’au mouvement ouvrier ; Wagner s’éloigne progressivement de l’action politique et cherche ailleurs, principalement dans l’art, une réponse aux désillusions de son temps.

Entre eux demeure pourtant le dialogue.

Herwegh assiste aux premiers dévoilements du Ring, accompagne Wagner dans ses voyages et appartient pendant plusieurs années à son cercle familier. Surtout, il intervient à un moment précis où la pensée du compositeur est en pleine transformation. En lui faisant connaître Schopenhauer, il ouvre devant Wagner un territoire philosophique qui accompagnera désormais son œuvre et sa réflexion jusqu’aux dernières années de sa vie.

Il serait excessif d’en faire pour autant le « maître à penser » de Wagner. Herwegh ne lui transmet pas une doctrine personnelle et Wagner ne devient pas son disciple. Son rôle est plus subtil et peut-être, pour cette raison même, plus intéressant : il est celui qui fait circuler les idées, celui dont la conversation et les lectures permettent une rencontre intellectuelle qui n’aurait peut-être pas eu lieu de la même manière sans lui.

C’est en ce sens que Georg Herwegh appartient pleinement à l’histoire wagnérienne.

L’homme que Wagner rencontre à Zurich n’est pas une figure secondaire venue se placer momentanément dans l’ombre du compositeur. C’est l’un des poètes politiques les plus célèbres de l’Allemagne du Vormärz, un acteur de la révolution de 1848, un exilé et un intellectuel européen dont la trajectoire croise celle de Wagner à un moment décisif pour tous deux.

Quelques années auparavant, chacun avait espéré, à sa manière, transformer le monde par la révolution. L’échec les avait conduits en Suisse. De cette rencontre entre deux proscrits naquit une amitié intellectuelle dont l’histoire retiendra notamment un geste presque anodin : un jour de 1854, Georg Herwegh conseilla à Richard Wagner de lire Arthur Schopenhauer.

Dans l’histoire des idées comme dans celle des hommes, les conséquences les plus profondes tiennent parfois à peu de chose.

Pour Wagner, cette lecture allait compter parmi les grandes rencontres intellectuelles de son existence.

Et c’est à Georg Herwegh qu’il la devait.

NC

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

HERWEGH, Georg, Gedichte eines Lebendigen, première partie, Zurich, 1841 ; deuxième partie, 1843.
L’œuvre qui établit la réputation de Herwegh comme l’une des principales voix poétiques du Vormärz.
HERWEGH, Emma, Zur Geschichte der deutschen demokratischen Legion aus Paris. Von einer Hochverräterin, 1849.
Témoignage de première main d’Emma Herwegh sur l’expédition de la Légion démocratique allemande au printemps 1848 et sur sa défaite dans le pays de Bade.
HERWEGH, Marcel (éd.), 1848. Briefe von und an Georg Herwegh, Munich, 1896.
Ancienne édition de la correspondance relative à l’année révolutionnaire de 1848 ; à utiliser aujourd’hui en complément de l’édition critique moderne.
HERWEGH, Georg, Werke und Briefe. Kritische und kommentierte Gesamtausgabe, sous la direction d’Ingrid Pepperle, en collaboration avec Volker Giel, Heinz Pepperle, Norbert Rothe et Hendrik Stein, 6 vol., Bielefeld, Aisthesis Verlag, 2005-2019.
Édition critique de référence de l’œuvre de Herwegh. Les volumes V et VI rassemblent respectivement la correspondance des années 1832-1848 et 1849-1875.
WAGNER, Richard, Mein Leben.
Source essentielle pour les souvenirs de Wagner concernant sa rencontre avec Herwegh, les années zurichoises et la découverte de l’œuvre d’Arthur Schopenhauer.
WAGNER, Richard, Sämtliche Briefe.
Édition critique de la correspondance de Wagner ; plusieurs lettres adressées à Georg Herwegh permettent de documenter leur relation durant les années zurichoises.
FLEURY, Victor, Le poète Georges Herwegh (1817-1875), Paris, 1911.
Étude ancienne mais particulièrement utile pour la biographie de Herwegh et l’histoire de ses relations avec Wagner, fondée notamment sur des documents et témoignages alors encore proches du cercle familial.
BÜTTNER, Wolfgang, Georg Herwegh. Ein Sänger des Proletariats, Berlin, Akademie-Verlag, 2ᵉ éd., 1976.
Étude consacrée notamment à l’évolution politique de Herwegh, depuis le radicalisme démocratique du Vormärzjusqu’à ses relations avec le mouvement ouvrier allemand.
ENZENSBERGER, Ulrich, Herwegh. Ein Heldenleben, Francfort-sur-le-Main, Eichborn, 1999.
Biographie moderne replaçant la trajectoire du poète dans le contexte politique et culturel du XIXᵉ siècle allemand.
MÜNKLER, Herfried, « Georg Herwegh (1817-1875). Ein Republikaner in Wort und Tat », dans Frank-Walter Steinmeier (dir.), Wegbereiter der deutschen Demokratie. 30 mutige Frauen und Männer 1789-1918, Munich, C. H. Beck, 2021.
SCHOPENHAUER, Arthur, Die Welt als Wille und Vorstellung, Leipzig, 1819 ; 2ᵉ éd. augmentée, 1844.
L’ouvrage dont Herwegh recommande la lecture à Wagner en 1854 et qui jouera dès lors un rôle majeur dans l’évolution philosophique et esthétique du compositeur.

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